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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/845

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malheureuse, du sentiment et de l’esprit dans les ouvrages de miss Broughton. On en pourrait citer beaucoup d’autres qu’on écoute avec plaisir et à qui on serait presque tenté de dire, comme la sultane des Mille et une Nuits : « Ma sœur, contez-nous donc encore un de ces contes que vous contez si bien, » n’était que la fécondité charitable de ces aimables auteurs rend superflue toute sollicitation de ce genre. Ce n’est donc pas le talent qui manque, à proprement parler : jamais il n’y en eut plus qu’à l’heure présente. Une légion de romanciers habiles, effroi de la critique, qui ne les peut passer sous silence, a depuis quelques années fait invasion dans le domaine de la fiction, et chaque jour en voit éclore de nouveaux qui ne le cèdent en rien à leurs devanciers. Ce qui est plus rare, c’est ce je ne sais quoi qui ressemble au génie et qui fait une œuvre d’art d’un livre d’amusement ; c’est cette originalité de l’écrivain qui transforme les sujets les plus communs et leur donne d’abord un air de nouveauté ; c’est enfin cette supériorité dans les caractères et dans la mise en scène qui vous fait deviner aussitôt qu’on n’a plus affaire à un auteur qui fait sa besogne, mais qu’on est en présence d’un homme qui a quelque chose à dire. Toutes les fois que George Eliot a pris la parole, on a éprouvé un sentiment semblable. Elle vient de trouver non pas un rival, mais un émule, dans la personne de M. Thomas Hardy.


I

Les débuts de M. Thomas Hardy ne remontent pas très haut et n’ont pas été fort éclatans. On s’est peu occupé de Desperate Remedies, premier roman de l’auteur, semble-t-il, et il faut avouer qu’on n’avait pas tort. En effet, M. Hardy a commencé par sacrifier aux faux dieux en se traînant sur les pas de miss Braddon et de M. Wilkie Collins ; or le genre sensationnel, comme on l’appelle au-delà du détroit, a vu ses beaux jours ; il a l’air de s’user, et ce n’est plus chose facile que de s’y faire une réputation. On est en train de se lasser de ces secrets pleins d’horreur dont on n’a le mot qu’à la dernière page, et de ces personnages patibulaires qui font mouvoir avec tant de précision un monde de marionnettes. Au reste, l’auteur de Desperate Remedies prouva qu’il pouvait, tout comme un autre, dans le premier volume ensevelir une femme sous les décombres d’une auberge incendiée, faire passer ses ossemens calcinés sous les yeux du jury, et, pareille au phénix, la ressusciter au dernier volume pour le malheur d’un mari volage et pour la confusion du mauvais génie de cette vraisemblable histoire. Cependant, soit que le succès n’eût pas répondu à son attente, soit qu’il se sentît naturellement attiré vers un genre plus sérieux, il s’est