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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/836

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Cette fois son enthousiasme, toujours sincère, s’est fixé sur les larges épaules de Wolfgang. Elle fait irruption dans l’atelier du jeune homme et s’y met à l’aise en fumant des cigarettes. — Je vous ferai de la réclame, dit-elle. — Puis elle ajoute en riant : — Le meilleur moyen de m’y aider est de vous montrer amoureux de moi… sérieusement, entendez-vous ! — Wolfgang, ébloui, dépose sa crinière léonine à ses pieds. Des mains du coiffeur, il passe à celles d’un tailleur, et, transformé en dandy, est présenté à la petite cour de la comtesse. Quinze jours ne se sont pas écoulés que l’atelier du sculpteur reçoit une seconde visite, celle du roi. Il vient voir un buste commencé par Wolfgang d’après une de ses photographies et dont on lui a parlé. Le roi est un de ces vieux soldats à tête de Jupiter, un de ces souverains paternels dont la race tend à disparaître. Le buste ébauché lui plaît, Wolfgang deviendra son favori, le sculpteur de la cour ; il voyagera en Italie aux frais du roi, il exécutera les commandes du roi, il enflera d’orgueil dans cette servitude dorée jusqu’au moment où une vengeance de la princesse Paula lui fera perdre la fortune qu’une autre intrigue de femme lui avait value, et où nous verrons l’artiste tomber au rang misérable des courtisans disgraciés ; mais quant à présent, il est en plein triomphe, son ami Plant l’envie et par conséquent le raille ; bientôt cependant Plant interrompt les épigrammes et les sarcasmes dont il a l’habitude pour laisser entendre à son tour qu’il est, lui aussi, le héros d’une charmante aventure.

On jouait au théâtre de la cour la Pucelle d’Orléans. Plant eût préféré un ballet. Les Allemands, bien qu’ils aient encore des phrases toutes faites pour louer leurs grands poètes dramatiques, n’aiment plus en réalité que la Belle Hélène ou les lourdes bouffonneries berlinoises. Chacun des actes qui se succèdent trouve les spectateurs plus distraits. A ceux qui se plaignent qu’il n’y ait plus d’auteur dramatique en Allemagne, on pourrait répondre que c’est un public surtout qui fait défaut. Enfin la foule, délivrée de son supplice classique, se disperse. Plant attend à la porte une belle inconnue dont les yeux noirs l’ont empêché de s’ennuyer trop pendant le spectacle et qu’il croit appartenir au demi-monde, à moins que ce ne soit quelque étrangère échappée des cours de Zurich. Elle sort seule en toilette tapageuse ; Plant sollicite la faveur de la reconduire jusque chez elle. Sans trop de façons elle y consent, et ce n’est là qu’un prélude à de plus longues promenades : on se retrouve dans le Thiergarten. L’inconnue y vient voilée, entourée de tous les mystères qui accompagnent une intrigue de bal masqué. Elle ne se résigne pas sans peine à laisser deviner sa condition véritable : Marie Peneke est la fille d’une fripière ; triste découverte pour l’orgueilleux Plant ; mais elle est si belle qu’il en prend son