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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/833

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associations chorales, les réformes, la chimie, le théâtre, l’amour et mille autres choses qui n’ont rien de commun avec la sculpture ; en revanche, son atelier ne renferme que des œuvres inachevées, des projets. Quel motif peut réunir trois êtres aussi dissemblables, entre lesquels il n’y a pas d’entente possible ? C’est que, de cette table où à jour fixe ils viennent prendre place, on voit passer dans la rue, puis entrer dans une maison voisine, trois jeunes filles dont l’une, la petite Juive Micheline Rosenzweig, est riche, ce qui tente Plant, l’autre, Mlle Teschenberg, intelligente et gracieuse, ce qui séduit Andor, tandis que la baronne Julie a le type allemand le plus pur, ce qui suffit à enthousiasmer Wolfgang. Les jeunes gens attendent l’heure accoutumée au milieu du bruit du billard et des conversations, lorsque survient un homme étrange sur lequel l’attention de tous est aussitôt concentrée.

Ce vieillard déguenillé est bien connu dans la résidence, qu’il amuse de ses manies. On le nomme le comte de Riva ; il habite, dans une rue écartée, un palais délabré ; souvent, de ces vieux murs hermétiquement clos, sort une musique merveilleuse où semblent se mêler les sanglots, les prières et une paix céleste succédant à de formidables orages. Le comte est fabuleusement riche, mais il vit comme un hibou dans son nid inaccessible aux curieux, On le croit fou, mais ce n’est au fond qu’une sorte de Diogène prêcheur dont l’unique rôle dans ce livre est de signaler sans cesse la décadence de l’Allemagne. Ayant demandé une tasse de café, il s’assied devant la table la plus proche des trois amis et se met à jouer contre lui-même une partie d’échecs tout en regardant les passans à travers la vitre. — Tout à coup quatre chevaux conduits par une femme élégante se montrent et disparaissent avec la rapidité de l’éclair, et le nom de la princesse Paula court dans un murmure d’admiration. C’est la fiancée du prince héritier : sa beauté altière, qui révèle une rare énergie de volonté, inspire à Plant lui-même, le plus positif des hommes, des dithyrambes sans fin sur les femmes qui naissent reines non pas seulement par le hasard du rang, mais du droit de leur séduction irrésistible. On parle mal de la princesse Paula ; sottise ! est-ce que ces créatures d’élite peuvent être tenues aux vertus bourgeoises de la foule ? — Tandis que le jeune homme s’échauffe, un éclat de rire retentit à ses côtés : — Elle est faite, dit le comte de Riva, pour asservir, en l’enchantant, une génération comme celle-ci ! Le sang d’une Catherine II coule dans ses veines ; mais, faute de mieux, elle eût été Lola Montés ; ces femmes-là sont dans le vrai. La vertu est si ennuyeuse ! Une compagne qui nous aime, qui s’attache à rendre notre foyer agréable, qui élève nos enfans, qui ait un cœur et une âme, quoi de plus fade ? Mais, s’il s’agit d’une belle dame qui