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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/802

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gothique, le détail n’a rien de précieux ; pour l’artiste grec, chaque détail a sa valeur et exigeait un ouvrier excellent. Ce sont des merveilles à leur manière que les tombeaux musulmans et les mosquées du Caire ; le dessin en est admirable, le plan sur le papier semble tout de génie ; dix ou vingt ans, elles ont été charmantes, autant qu’un crépissage et un visage fardé peuvent être charmans : aujourd’hui ce sont de sales ruines, un amas de poutres, de lattes et de torchis, trahissant les voleries de l’entrepreneur, l’esprit superficiel du constructeur. Dans mille ans, elles n’existeront pas plus qu’il n’existera une église gothique, et, dans mille ans, le Parthénon, les temples de Pœstum, si on ne les démolit pas, seront dans l’état où ils sont aujourd’hui. En art comme en littérature, comme en religion, comme en politique, la maxime « malheur aux vaincus ! » est vraie au bout de plusieurs siècles. Pour durer, il faut être vrai ; ce que le temps renverse a toujours en son principe quelque chose de défectueux. »

Quelque pauvre et chétive que soit l’archéologie phénicienne, elle existe pourtant ; une vue d’ensemble sur les monumens et sur les objets d’art décrits dans la Mission de Phénicie, tout en soumettant à une sorte de vérification expérimentale les idées générales qui précèdent, permettra d’acquérir une notion plus exacte de ce qu’a été cette manière d’art, issu du troglodytisme, essentiellement imitateur et avant tout industriel.

L’île de Ruad a livré quelques spécimens curieux de l’art arvadite antérieur à l’époque grecque. Ces objets, éminemment phéniciens, sont un mélange d’élémens égyptiens et assyriens ou persans. On remarque entre autres deux dalles d’albâtre : l’une représente un sphinx ailé, coiffé du pschent, sans doute un roi d’Aradus, l’autre deux griffons affrontés, appuyés contre une sorte de plante sacrée. D’autres objets, une statuette naophore égyptienne de l’époque saïte (analogue à celle trouvée à Byblos), avec inscription hiéroglyphique, et un fragment de basalte également couvert d’écriture égyptienne, ont été apportés tout faits des bords du Nil, comme le célèbre sarcophage du roi de Sidon Eschmounazar ; mais à l’ouest et au sud de l’île se dressent encore les restes les plus grandioses et les plus authentiques de l’ancienne Phénicie ; une partie du mur qui ceignait autrefois toute l’île domine à pic une eau profonde : ce sont des blocs quadrangulaires de 3 mètres de hauteur sur Il ou 5 mètres de long, inégaux, superposés assez irrégulièrement, sans ciment, de petites pierres fermant les vides et opérant les jointemens. « L’idée dominante des constructeurs a été d’utiliser le mieux possible les beaux blocs. Apporté sur place de la carrière voisine, le bloc a en quelque sorte commandé sa place. On lui a fait le lit le plus avantageux sans lui demander aucun sacrifice de sa