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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/800

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comparables à ceux des acropoles de l’Hellade, ils auraient résisté à l’envahissement des modes étrangères.

L’infériorité absolue des Phéniciens dans les choses de l’art est aujourd’hui démontrée. La population de la côte de Syrie, éminemment douée pour le commerce, est encore la moins artiste du monde. Il semble étrange de refuser tout génie propre en architecture au peuple qui a peut-être le plus contribué à répandre dans toute l’Asie occidentale et en Grèce les procédés de l’art de construire. Si c’est à l’Assyrie, par l’intermédiaire de l’Asie-Mineure, que les Hellènes, en particulier les Ioniens, doivent les premiers modèles de cet art, il serait injuste d’oublier ce que les vieilles écoles doriennes ont reçu des Phéniciens. Et cependant il est certain que, lorsque Hiram envoyait des maçons et des fondeurs à Jérusalem pour y élever un temple, c’était là une entreprise industrielle et commerciale au moins autant que politique. Le fameux temple hébreu fut construit sur le modèle des sanctuaires de l’Égypte uniquement parce que le style égyptien était alors à la mode, et que les ingénieurs cananéens n’en connaissaient point d’autre. Leur science n’était pas moins un objet d’exportation que l’industrie de leurs ouvriers, les belles pierres toutes taillées, les poutres colossales, les colonnes de bronze avec leurs chapiteaux, les bois précieux et les plaques de métal. D’ailleurs aucun souci de la beauté ni de la durée : les calculs étroits et intéressés de l’industrie, la lésinerie sur le choix des matériaux, le manque de sincérité, la recherche de l’effet et de l’ostentation ; voilà ce qui explique que le peuple qui a le plus construit n’a pas laissé debout un seul monument. De même le peuple qui a inventé notre écriture et l’a « exportée » dans le monde entier est de tous celui qui a le moins écrit pour la postérité.

A dire le vrai, le génie de l’homme n’est pas tout dans la création de l’œuvre d’art ; la nature des matériaux décide souvent des formes et de la destinée de l’œuvre. « La destinée de la Grèce, en fait d’art, dit M. Renan, était écrite dans sa géologie. » Il en fut ainsi pour la Phénicie ; le calcaire de la côte de Syrie, composé de particules très inégalement résistantes, d’un aspect rugueux et granuleux, ne comportait pas les fines ciselures des marbres de la Grèce. Aussi ne se peut-il rien imaginer de plus contraire au principe du style hellénique, la colonne, que le principe même de l’architecture phénicienne, le roc taillé et le monolithisme. Les habitations primitives des Cananéens de Syrie ont été des trous naturels, des cavernes plus ou moins façonnées et dégrossies par des ouvriers qui tiraient parti des creux et des saillies du rocher. De même, quand plus tard les maçons de Byblos ou d’Aradus élevèrent de vastes murs aux assises colossales, les blocs énormes