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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/798

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Tyr, une Tyr continentale (Palétyr). Il n’y eut jamais plus de 25,000 habitans dans cette métropole commerciale du monde entier. Les maisons, entassées les unes sur les autres, n’étaient ni moins hautes ni moins enchevêtrées que celles de la Rome des césars ; Strabon parle avec étonnement du nombre des étages. Ainsi que le remarque M. Renan, la place occupée par chaque individu dans une ville antique était beaucoup moindre qu’aujourd’hui. Chaque année, à l’époque des pèlerinages, les Tyriens, venus de tous les points de la terre pour visiter le temple de Melkarth, se pressaient dans les rues étroites et populeuses, infectées par l’odeur des teintureries de pourpre, avant d’affluer dans les enceintes, les cours et les portiques du sanctuaire. Au temps même de sa plus grande prospérité, Tyr livrait en tribut aux monarques d’Assyrie de l’or, de l’étain, du bronze, des étoffes teintes de pourpre et de safran, du bois de santal et de l’ébène. Les armateurs, les manufacturiers, les marchands, pour avares et âpres au gain qu’ils aient été, n’en goûtaient pas moins le repos à certains jours, dans leurs belles villas de la côte, au milieu de leurs exploitations agricoles, à l’ombre des vignes et des figuiers, où volontiers ils se faisaient enterrer. Plus tard la cité oublia les saines traditions politiques qu’elle avait reçues de Si de ri ; en proie à d’épouvantables guerres civiles, à des révolutions de palais et de harem et finalement à une démagogie sauvage, Tyr perdit le sentiment des réalités, refusa le tribut séculaire aux maîtres du monde, et se fit assiéger, ruiner, détruire pierre à pierre par Salmanasar V, Saryoukin, Sin-akhé-irib, Assour-ban-habal, Nabou-koudour-oussour, Alexandre de Macédoine.

Qu’importe que cette île ait résisté treize ans ou treize mois aux blocus, et que parfois ses flottes aient coulé bas quelques navires de Byblos ou de Sidon montés par des Assyriens ? Vaincue d’avance, Tyr provoquait follement le destin. Qu’aurait gagné le monde à sa victoire ? Mais Tyr ne s’appartenait plus depuis longtemps ; les mercenaires et les esclaves, cent fois plus nombreux que les citoyens, étaient les maîtres véritables de la cité de Melkarth. Aux heures troubles de la rébellion ou de quelque danger public, les Libyens et les Lydiens, les marins du port, parcouraient les rues en armes, tandis que des fabriques, des usines et des comptoirs sortaient, comme des fourmilières, de noires multitudes d’esclaves éternellement en guerre contre le genre humain. Cette tourbe sans nom, conduite par quelques fanatiques, ne se souciait certes pas de la puissance maritime, coloniale et commerciale de Tyr : elle bravait l’Assyrien comme elle eût fait Baal lui-même, avec le cynisme des populaces, avec cette insouciance hébétée, ce rictus sardonique, qu’on prend parfois pour de l’héroïsme et qui n’est que de l’inconscience obtuse ou de la frénésie de meurtre et d’incendie. Ces sortes de folies terribles