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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/726

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pur maintenant de l’abominable trafic qui souillait ses eaux depuis tant d’années. Tous les nuages se sont dissipés. Arrivé au terme de mon mandat, je ne vois plus que paix et lumière. Gloire à Dieu ! » Puis vient ce laconique et lamentable épilogue : « Après mon départ d’Égypte, Abou-Saoud a été mis en liberté, et le gouvernement a fait de lui le bras droit de mon successeur. » Il faut savoir qu’Abou-Saoud est un abominable forban, agent des principaux marchands d’esclaves de Khartoum, à qui M. Baker avait confisqué trois navires avec 700 nègres, et qui devait être jugé au Caire, devant le tribunal public des medjildis. Le khédive s’y refusa, offrant d’abord de déférer la cause à un tribunal spécial et secret ; puis le négrier fut mis en liberté, et on apprit qu’il avait été pourvu d’un emploi important dans l’expédition, que Baker-Pacha avait laissée aux mains du colonel Gordon. Peut-être est-il appelé à succéder au colonel Gordon dans le commandement de cette expédition, qui a pour objet la suppression de la traite ! On sait que le gouvernement égyptien a besoin de troupes noires pour ses cadres. Le territoire annexé a donné au khédive plusieurs millions de sujets nouveaux, et Abou-Saoud fera un excellent officier de recrutement.

Malgré tout, sir Samuel Baker reste convaincu que le khédive était sincère lorsqu’il lui donna la mission d’abolir le trafic infâme dont ses gouverneurs partagent cependant les bénéfices illégaux ; mais il fallait à ce souverain un courage plus qu’ordinaire pour lutter contre l’opinion publique du pays, d’après laquelle l’institution de l’esclavage est absolument nécessaire à l’Égypte. Et pourtant il est facile de comprendre que la suppression de la traite donnerait une immense extension au commerce de l’ivoire. Ce commerce étant monopolisé par le gouvernement d’Égypte, les indigènes ne pourraient plus échanger leur ivoire contre des bestiaux seulement et seraient obligés d’accepter d’autres marchandises. Les produits des fabriques européennes se troqueraient contre l’ivoire avec un bénéfice illimité. Enfin la construction déjà projetée du chemin de fer du Caire à Khartoum et le transport de quelques steamers de Gondokoro sur le lac Albert ouvriraient au commerce honnête l’intérieur de l’Afrique jusqu’à l’équateur ; puis, à la suite des trafiquans réguliers, la civilisation prendrait possession d’un immense territoire habité par des millions d’hommes pour lesquels ne s’est pas encore levé le soleil de la liberté.


Le directeur-gérant, C. BULOZ.