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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/697

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nationale et ses ministres ont cru posséder en lui une machine privée de volonté, ils pourront faire à cet égard des expériences désagréables. Peut-être les manières simples et sèches d’un homme qui ne discute pas sont-elles plus propres à gouverner les Français que tout l’esprit de son prédécesseur. » Nous lisons plus loin « que de bons soldats de cette trempe ont, dans les derniers temps de l’empire romain, arrêté pour quelques années la décadence croissante. » Toutefois le comte Arnim daignait reconnaître aux Français de la décadence certaines qualités qui ont du prix. « Il admirait leur probité, il était convaincu qu’ils feraient honneur à leurs engagemens, les ressources extraordinaires de la France lui étaient connues ; il considérait l’exactitude des Français dans les questions d’argent, aussi bien dans les affaires privées que dans les affaires publiques, comme une des qualités dominantes de ce peuple, qui à cet égard n’est inférieur à aucun autre, mais qui au contraire est un modèle digne d’imitation. » Décidément les peuples dégénérés ont du bon, et il ne faut pas trop déprécier les vertus faisandées.

En fin de compte, sur quoi portaient les principaux dissentimens entre les deux hommes d’état qui semblaient se disputer la confiance de l’empereur Guillaume ? Le rapport que nous venons de citer se termine par cet aphorisme : « pour nous, le meilleur gouvernement que puisse se donner la France est celui qui devra employer la plus grande partie de ses forces à combattre ses ennemis intérieurs. » Dans une dépêche célèbre, datée du 20 novembre 1872, M. de Bismarck avait écrit de son côté : « L’inimitié de la France nous oblige de désirer qu’elle reste faible. » Sur ce point de théorie, il régnait entre le chancelier et l’ambassadeur un parfait accord de sentimens ; mais dans l’application de leur commun principe ils ne s’entendaient plus. Le comte Arnim estimait que la France, quelque gouvernement qu’elle se donnât, acquitterait l’indemnité de guerre jusqu’au dernier sou. M. de Bismarck ne partageait pas cette confiance, il était un créancier plus perplexe. Voyant dans les vaincus du jour de futurs ennemis, il ne pouvait oublier pourtant que ces ennemis étaient ses débiteurs, et, s’il désirait que leur gouvernement fût faible, il souhaitait aussi dans l’intérêt de ses créances que ce gouvernement se maintînt et jouît de quelque crédit en Europe. On doit des égards à ses débiteurs, il est impossible de ne pas les ménager un peu, de ne pas s’intéresser à leur santé ; comme le disait Panurge : « devez-vous à quelqu’un, par icelui sera continuellement Dieu prié vous donner bonne, longue et heureuse vie ; craignant sa dette perdre, toujours bien de vous dira en toute compagnie, toujours nouveaux créanciers vous acquerra, afin que vous fassiez versure et de terre d’autrui remplissiez son fossé. » Il paraissait à M. de Bismarck que l’homme éminent qui tenait alors les rênes garantissait mieux que personne à l’Allemagne le recouvrement de ses créances ; il désirait lui