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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/683

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France allaient être boiteux, bossus, manchots ou bègues ? Il exigea donc que la jeune fille se montrât sans voile à ses ambassadeurs. L’histoire est scabreuse ; le vieux moine l’avait contée avec une parfaite candeur, M. Mistral en a tiré un récit poétique aussi chaste que hardi. Elle est charmante, la fière héroïne, et certes elle ne permet à personne de honteuses pensées, quand, après avoir rougi d’abord aux premières paroles de l’ambassadeur, elle estime à si haut prix la couronne qui lui est offerte. « Que pour ce dernier voile m’ait défailli la couronne de France, ah ! fit-elle, on ne le dira pas. » Le nuage léger se déchire, « et Vénus Arlésienne apparaît comme le jour au sommet des montagnes. » Le poète ajoute, d’après le vieil historien, que toute la Provence battit des mains à l’héroïque et superbe Clémence, « car point ne songe à mal qui ne fait mal. »

C’est un vrai tour de force que d’avoir raconté une aussi étrange histoire sans que la poésie ni la chasteté aient eu à y retrancher un mot. J’aime encore mieux pourtant le poème si original intitulé le Tambour d’Arcole. Suivant une tradition du midi, le tambour qui battit la charge au pont d’Arcole et ramena nos soldats ébranlés était un enfant de la Provence. M. Mistral s’inspire de ce souvenir, D’abord en quelques traits rapides il montre la révolution, un monde qui se forme, une France nouvelle qui se lève, les fils du nord et du midi, de l’est et de l’ouest, tous camarades sous les trois couleurs, tous faisant fermenter dans la même cuve le vin de la mère-patrie. C’est là le premier chant ou le prologue. Le second, c’est la bataille. Foudroyés par la canonnade, les soldats de la république hésitent un instant devant le pont d’Arcole. Vainement Bonaparte, l’épée dans une main, le drapeau dans l’autre, s’élance et crie : « Grenadiers, en avant ! » les plus braves sont découragés. Écoutez pourtant cet appel du tambour ; ah ! voilà des mains qui ne tremblent point. Qui donc les tient, ces baguettes-là ? Un enfant de troupe perdu dans la fournaise. Ici le style sent la poudre, les strophes sonnent la charge, comme l’instrument du héros inconnu, le petit Etienne, né à Cadenet, aux bords de la Durance :


« Effaré, l’âme en fête, battant, battant le rappel, il court se mettre à la tête devant le général.

« Ce n’est qu’une fauvette, pauvret ! mais son tambour terrible parle, et parle de liberté, d’honneur ;

« En colère, en furie, il parle des vieillards, des fils, il parle de la patrie et fait dresser les cheveux.

« Et beaux jouvenceaux qui sanglotent et pleurent soudain, et vieux soldats qui grognent sous leurs catogans,