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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/680

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froide qui lui battait le visage, et de la fange sur les routes jusqu’au moyeu des roues, il rencontra, nous disait-il, un charretier de son pays. Les deux compatriotes se tendirent la main, et mon père, prenant la parole : — Tiens ! où vas-tu, voisin, par ce temps diabolique ? — Citoyen, répliqua l’autre, je vais à Paris porter les saints et les cloches. — Mon père devint pâle, les larmes lui jaillirent, et, ôtant son chapeau devant les saints de son pays et les cloches de son église qu’il rencontrait là sur une route de Bourgogne : — Ah ! maudit ! lui fit-il, crois-tu qu’à ton retour on te nommera pour cela représentant du peuple ?

« Le fondeur de saints courba la tête de honte, et, reniant son Dieu, il fit tirer ses bêtes.

« Mon père, je vous le dirai, avait une foi profonde. Le soir, en été comme en hiver, il faisait à haute voix la prière pour tous, et puis, quand les veillées devenaient longues, il lisait l’Évangile à ses enfans et domestiques. Fidèle aux vieux usages, il célébrait avec pompe la fête de Noël, et, lorsque pieusement il avait béni la bûche, il nous parlait des ancêtres, il louait leurs actions et il priait pour eux. Lui, quelque temps qu’il fît, était toujours content ; et si parfois il entendait les gens se plaindre, soit des vents tempétueux, soit des pluies torrentielles : — Bonnes gens, leur disait-il, celui qui est là-haut sait fort bien ce qu’il fait comme aussi ce qu’il nous faut.

«… Il fit la mort d’un patriarche. Après qu’il eut reçu les derniers sacremens, toute la maisonnée nous pleurions autour du lit. — Mes enfans, nous dit-il, pourquoi pleurer ? Moi, je m’en vais et je rends grâce à Dieu pour tout ce que je lui dois : ma longue vie et mon labeur qui a été béni. — Ensuite il m’appela et me dit : — Frédéric, quel temps fait-il ? — Il pleut, mon père, répondis-je. — Eh bien ! dit-il, s’il pleut, il fait beau temps pour les semailles. — Et il rendit son âme à Dieu. »


Cette simple et mâle figure, si franchement dessinée, va devenir populaire au pays des Alpilles. On parlera dans les mas du fermier de Maillane. J’espère surtout que ces pages serviront de guide aux jeunes continuateurs de la renaissance provençale et les empêcheront de s’égarer, « Voilà, dit M. Frédéric Mistral, l’homme fort, naturel et doux auprès duquel j’ai passé mon enfance, » C’est comme s’il disait : « Voilà mon maître, il m’a enseigné la langue que je parle et la poésie qui m’enchante. » M. Roumanille avait exprimé les mêmes sentimens, il est bon que M. Mistral les exprime à son tour avec l’autorité due à ses grandes idylles épiques. Si on a tenté parfois de séparer les deux poètes, l’un plus simple, plus enraciné dans le sillon natal, l’autre plus hardi, plus fier et dont la voix dépasse les horizons de la Provence, on ne l’essaiera plus désormais.