Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/668

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


toute une partie de la France, et qui, populaire dans le midi, est devenue pour le nord un sujet de surprise et d’attention studieuse, a eu les commencemens les plus humbles. Ah ! certes, l’image des îlots arides n’est que trop exacte ; c’était bien en des terres rocheuses qu’avait péri de siècle en siècle la végétation des anciens jours. La vieille langue de la Provence, la langue des sirventes et des canzones, la langue de tous ces chantres d’amour, les maîtres de Dante, dont Fauriel a si bien fait revivre les inspirations, cette noble langue défigurée, mutilée, détruite, avait subi dans le cours des siècles un outrage pire que la mort, elle ne servait plus qu’à l’expression des pensées grossières. La littérature populaire confiée à l’idiome d’Arnaud Daniel, et de Bernard de Ventadour était la littérature des cabarets. Facéties, gros mots, pensées grivoises, chansons libertines, tel était, il, y a une trentaine données, le fonds littéraire de la Provence pour ceux qui, sachant mal le français, en étaient réduits à leur langage usuel. Un jour, le fils d’un jardinier de Saint-Rémy, à peine sorti des écoles où il a cultivé aussi son jardin, veut faire la lecture du soir à sa vieille mère. On a beau se coucher de bonne heure, les soirées sont longues en hiver ; il serait doux d’avoir un livre écrit dans le langage natal, un livre grave ou joyeux, qui sût élever l’âme ou divertir l’esprit. Il cherche et ne trouve rien. Des vers gracieux, des récits aimables, des pages qui puissent répondre honnêtement à un honnête désir de s’instruire, s’il veut se les procurer, il faut qu’il les emprunte aux lettres françaises. C’est ainsi que la pauvre femme, en son humble domaine rustique, est séparée du monde des idées. La langue qui pourrait charmer pour elle l’ennui des heures oisives se compose de mots qu’elle n’entend pas ; la langue qui résonnerait si doucement à ses oreilles, ne lui offre que des pages illisibles. L’honneur de M. Joseph Roumanille est d’avoir senti, avec tant de vivacité, la douleur et la honte de cette situation. Il a compris que la langue natale était avilie, et il a conçu le dessein de la réhabiliter. Ce dessein est devenu la tâche de toute sa vie ; grande tâche et vraiment patriotique ! Il travaillait pour son père et sa mère, il travaillait aussi pour toutes les familles de la campagne, pour tous les ménages des mas. Du Rhône aux Alpes et de la Durance à la mer, combien d’amis inconnus, se disait-il, accueilleront ces pages que je vais leur envoyer ! Voilà comment M. Joseph Roumanille publia son premier recueil de poésies provençales, li Margarideto. Ces pâquerettes, comme il les appelle, c’étaient des fleurs du jardin de Saint-Rémy, fleurs toutes simples, mais toutes fraîches, fleurs de saine pensée comme de gai savoir, offrande et appel adressés du fond du Mas des Pommiers à tout le peuple de Provence.