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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/657

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sentiment populaire. C’est que le peuple n’aime que ceux qui sont très près ou très loin de lui, qui lui ressemblent étroitement ou qui en diffèrent absolument, et qu’a cet égard nous sommes bien tous un peu comme le peuple. La taille est droite, élancée, un peu maigre, mais cette maigreur n’a rien d’ascétique, car elle résulte visiblement d’une préoccupation moins sévère que celle de l’ascétisme, celle de l’élégance. Le visage, sans beauté sérieuse, est plein de séduction, séduction quelque peu excentrique et compliquée, où il entre dix nuances contraires, de la naïveté et de la subtilité, de la candeur et de la préciosité. La tête un peu inclinée sourit légèrement en regardant l’enfant, et ce sourire, rappelle le rictus adorable qui pince les lèvres et allonge les bouches des vierges de Luini. Il est évident que cette statue, qui ne se rapporte que faiblement aux types généraux et consacrés de la Vierge, est, ou bien un portrait de quelque jeune fille noble du pays, ou bien une œuvre tout individuelle où l’artiste, avec un raffinement studieux, s’est efforcé de reproduire un certain type de grâce et d’élégance qui tourmentait particulièrement son cerveau. Notre époque est volontiers portée à croire que, si nos artistes n’ont pas une force de conception comparable à celle des artistes des siècles passés, ils l’emportent en revanche par le sentiment des nuances ; cependant plus on considère d’œuvres des artistes de la renaissance, et plus on reste étonné de la variété extraordinaire de leurs pensées ; sur un même sujet et de la profondeur délicate avec laquelle ils en ont marqué les caractères les plus fugitifs. Si nous n’en sommes pas frappés plus souvent, c’est peut-être tout simplement que les thèmes sur lesquels se portaient leurs méditations habituelles ont cessé de nous être familiers ou ne nous préoccupent plus au même degré.

Cette église du Marthuret va nous fournir une preuve curieuse de l’intimité savante avec laquelle les artistes du XVIe siècle, même les plus petits et les plus obscurs, même les anonymes, possédaient et pénétraient leurs sujets. Dans une des premières chapelles se trouve une bande de vitraux divisée en trois compartimens représentant la Vierge, saint Jean et saint Jacques, et datée du milieu du XVIe siècle. Nous passerons sur les deux premiers personnages, bien que la Vierge, qui a l’air de n’être que bonté, réponde exactement à cette espérance d’une inépuisable compassion qui porte le fidèle à la prier, bien surtout que le saint Jean soit remarquable par un mélange de candeur et d’enthousiasme qui convient parfaitement à son caractère ; mais certes celui qui peignit le saint Jacques avait compris à fond le sens de l’épître qui porte le nom de cet apôtre. Ce saint Jacques, c’est le type même du bon socialiste tel que nous le connaissons par une expérience souvent répétée, pour avoir vécu déjà longtemps dans notre société