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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/651

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la vertu est comme le génie, même en faisant beaucoup, elle fait encore bien peu, jugez-en par la preuve que voici. Pendant que nous allons visiter la maison du curé, laissant notre voiture sous la garde de notre cocher, lequel est un domestique de confiance, une main adroite et agile est venue choisir et enlever, en plein jour, en pleine place publique, le plus beau, le plus élégant et le plus neuf de nos paletots. Voilà, j’imagine, qui prouve l’impuissance de la vertu en ce monde, ne pus-je me défendre de m’écrier, lorsqu’à notre retour nous eûmes découvert le larcin. Valait-il vraiment bien la peine que le bon curé passât sa vie à édifier et à prêcher ses ouailles pour laisser après lui parmi ses paroissiens une telle graine de truand ? Notez bien que le vol, outre qu’il était un délit, était encore une insulte impie envers la mémoire du bon curé, car il n’a pas échappé au malfaiteur que ce que nous venions chercher à Ars c’était le souvenir d’un homme de bien, et par conséquent la pensée de cet homme dont il connaît la vie a été présente à son esprit pendant qu’il commettait son méfait, en sorte que son larcin équivalait à peu près à nous dire : Vous voyez comme le vieux mais m’a bien converti et quel cas je fais de ses sermons. Oh non ! il n’est pas vrai, comme le disait en se donnant la mort le héros stoïque, que la vertu ne soit qu’un nom ; seulement, étant données les conditions de notre monde sublunaire, il faut lui souhaiter d’avoir le plus souvent possible la force pour compagne ou pour servante.


II. — RIOM. — L’ABBAYE DE MOSAT.

Trois villes en Auvergne situées côte à côte, pour ainsi dire se touchant du coude, se partageaient autrefois toute la société auvergnate : Riom, Montferrand et Clermont. A Clermont appartenaient la bourgeoisie et le commerce. A Montferrand, qui n’est en quelque sorte qu’un faubourg de Clermont, résidait la noblesse ; quant à Riom, il avait tiré un tel lustre de sa population savante et lettrée de magistrats et de parlementaires qu’il lui prenait de temps à autre la fatuité de se proclamer la vraie capitale de l’Auvergne, et le désir de réclamer ce titre, ce qui, ainsi que nous l’apprend Fléchier, établissait entre cette ville et Clermont une sorte de rivalité qui se traduisait par des quolibets et des chansons malicieuses. Les trois villes conservent encore leur aspect, sinon leurs hôtes d’autrefois.

C’est la première ville d’Auvergne que l’on rencontre en entrant dans la province par le Bourbonnais, et c’en est aussi la plus jolie ; je partage entièrement à cet égard l’avis de Fléchier, bien que des personnes dont le goût a le droit d’être difficile et dédaigneux m’eussent assuré avant mon départ que je la trouverais