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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/649

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l’impatience des ennuyeux ! Depuis Riquet à la houppe, jamais laideur, si laideur il y a, ne fut plus séduisante.

La petite ville de Villefranche est à une heure à peine du château de Monmelas [1]. Nous lui devons une visite, car elle a joué un rôle important dans l’histoire du Beaujolais, dont elle fut la capitale sous les ducs de Bourbon, notamment sous Pierre de Beaujeu, qui en fit une de ses résidences préférées, et c’est Villefranche qui détermina vers la fin du XIVe siècle le changement de la maison féodale souveraine par l’émotion populaire qui suivit l’histoire de la demoiselle de La Bassée. Vous ne connaissez pas la demoiselle de La Bassée ? C’était la fille d’un bourgeois important de Villefranche, qu’Edouard, dernier comte de l’ancienne maison du Beaujolais, eut l’idée, fâcheuse pour la morale et malencontreuse pour ses intérêts, de mettre à mal. En parcourant les livres et les albums étalés sur les tables des salons de Monmelas, je rencontre justement le fac-simile d’une peinture sur verre de la fin du XIVe siècle, représentant Edouard jouant aux échecs avec ladite demoiselle ; mais ce que la peinture ne dit pas, c’est qu’il perdit la partie malgré sa puissance. Ces sortes de libertés ne plaisaient pas plus alors qu’elles ne plairaient aujourd’hui, elles plaisaient même d’autant moins qu’elles acquéraient plus de gravité par l’inégalité des conditions, et, quoiqu’on fût encore en pleine féodalité, les hommes de ce temps croyaient qu’il existait certaine chose qui s’appelle la justice, et savaient, au besoin l’exiger sans avoir la prétention de l’avoir inventée. Plainte fut portée au roi par le père de la jeune fille, et Edouard, pour éviter la confiscation de son fief, fut obligé de le céder au duc de Bourbon. Ce n’est pas tout à fait d’un passé aussi ancien que parle la Villefranche d’aujourd’hui ; cependant, si elle ne porte plus de marques du XIVe siècle, elle en porte de bien nombreuses encore de la fin du XVe. Les vieilles demeures abondent, et la grande rue particulièrement offre sur toute son étendue une foule de maisons qui ont conservé tous leurs caractères d’autrefois, façades sculptées, rampes à vis, loggie ou galeries à jour, à cintres bas d’aspect lourd, établies à chaque étage et parcourant l’édifice sur toute sa longueur, portes intérieures décorées de blasons seigneuriaux où dominent les cerfs ailés des anciens ducs de Bourbon. La plus remarquable de ces maisons est celle où habita, dit-on, Pierre de Beaujeu ; elle présente encore intacte sa charmante façade ornée de feuillages et de guirlandes du gothique de la tout à, fait dernière période. C’est du reste le style qui prévaut à Villefranche dans tous ces témoins du passé, constructions

  1. M. le comte de Tournon profite de cette proximité pour aller chaque semaine pendant les vacances faire des conférences aux ouvriers de la ville afin de les initier au mécanisme des grandes institutions modernes de crédit et de commerce.