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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/567

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jusqu’aux deux pôles, ont accumulé les renseignemens les plus précis, les plus variés. L’archéologie préhistorique, la philologie comparée, ont apporté leur contingent de lumières ; le transformisme a fourni, avec quelques faits bien constatés, de séduisantes conjectures, et aujourd’hui les données expérimentales d’une psychologie de l’humanité primitive ne font pas absolument défaut. Ces données, M. Tylor, dans son Histoire primitive du genre humain, M. M’Lennan dans son Mariage primitif, M. Alger dans son Histoire critique de la doctrine d’une vie future, M. de Quatrefages dans son remarquable livre sur l’Unité de l’espèce humaine, le duc d’Argyll dans son court et substantiel écrit sur l’Homme primitif, M. Lubnock enfin dans ses deux ouvrages si complets, l’Homme avant l’histoire et les Origines de la civilisation, — les ont habilement mises en œuvre : sans poursuivre tous le même but, sans aboutir aux mêmes conclusions, ils ont employé cette même méthode qu’on pourrait appeler d’expérience psychologique externe, dont l’observation des sauvages constitue l’essentiel procédé.

Nous n’avons nulle envie de mettre en doute l’importance de cette sorte d’observation : elle répond à ce besoin d’enquête historique qui est l’un des caractères éminens et l’un des titres de notre époque. En nous faisant assister aux humbles commencemens du développement humain, elle nous permet de suivre la formation lente d’idées et de croyances, qu’on était tenté de regarder autrefois comme autant d’aperceptions a priori, de formes de l’intelligence, inexplicables autrement que par une mystérieuse innéité. Elle confirme en bien des cas cette loi de continuité qui est un des postulats de la raison humaine, et dont les évolutionnistes, après Leibniz, mais autrement que lui, s’efforcent de retrouver la présence et l’action dans la totalité des phénomènes observables.

Malheureusement une foule de causes d’erreur rendent fort difficile l’emploi légitime d’un pareil procédé. Les assertions des voyageurs sont souvent suspectes. S’ils ne méritent pas toujours une entière créance quand il s’agit des armes, des habitations, des coutumes, des caractères ethnologiques, des productions et de la faune du pays, avec quelles précautions ne doit-on pas accepter leur témoignage sur les idées morales et religieuses des peuplades qu’ils ont visitées ! Ces idées sont généralement fort confuses dans l’esprit des sauvages ; la langue qui les traduit est des plus rudimentaires : comment exprimerait-elle les plus simples abstractions ? De plus les sauvages n’aiment pas qu’on les interroge sur certaines choses ; il semble que leurs superstitions leur apparaissent plus terrifiantes quand elles prennent un corps par le langage, ou qu’ils craignent de livrer à la risée des blancs des croyances d’autant plus