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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/54

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ils comprirent très bien que, si le peuple se soulevait, trois ou quatre légions romaines viendraient le mettre à l’ordre, que Jérusalem serait saccagée et qu’eux-mêmes pourraient être massacrés ou vendus comme esclaves; ils eurent peur, et le grand-prêtre Caïphe, dans un conseil secret, prononça ces paroles mémorables ; « Il faut qu’un seul périsse pour le salut de tous! » Les prêtres dénoncèrent la révolte sur le point d’éclater, le Christ fut arrêté; ses partisans se dispersèrent, ils abandonnèrent lâchement le roi national, qui fut crucifié avec cette inscription ironique attachée au haut de la croix : « Jésus de Nazareth, roi des Juifs!.. » qui seule explique toute l’histoire. Ces faits sont incontestables. Le Christ, pour s’attirer le peuple, avait déclaré, contre toutes les règles du bon sens et de la nature, que les hommes sont égaux, comme ces fameux jacobins de 93, qui l’appelaient dans leur nouveau calendrier « le premier des sans-culottes » et prétendaient appliquer ses doctrines. — Mon Dieu, monsieur le pasteur, vous savez ces choses aussi bien que moi; pourquoi donc embrouiller les questions? Enseignez la soumission, la résignation, l’obéissance aux bourgeois, aux ouvriers, aux campagnards, c’est bien, très bien,... ces gens sont faits pour obéir!.. Mais présentez les choses à la race noble sous leur vrai point de vue.

Sachez que la religion est une institution politique, une sorte de discipline morale qui prépare les gens à la discipline réelle. Et, puisque nous en sommes sur ce chapitre, je vous déclare que la religion catholique, apostolique et romaine remplit cette destination bien mieux que la nôtre; en défendant au peuple de lire les Évangiles, où l’on trouve les maximes les plus révolutionnaires, en lui donnant l’ordre de croire tout ce que décide l’église, sans raisonner, sous peine d’aller en enfer, en défendant aux prêtres de se marier, pour les attacher exclusivement à leur état, pour en faire des soldats sans autre famille, sans autre patrie que le drapeau, en exigeant des fidèles la confession de leurs péchés pour prévenir de loin toute révolte, en maintenant la langue latine dans toutes les cérémonies, pour en dérober le sens aux ignorans et conserver au culte un caractère mystérieux qui frappe toujours les esprits faibles, cette religion est une institution politique admirable, la plus grande et la plus profonde que le monde ait vue. Tant qu’elle a régné chez nous, la race noble et le clergé se sont parfaitement entendus, le peuple n’a pas bougé. Le pape et l’empereur se faisaient souvent la guerre; mais le couvent et le château, sauf les petites querelles de voisinage, s’accordaient très bien ensemble; ils avaient un intérêt commun, celui de ne pas éveiller les convoitises de la brute en l’instruisant sur ses prétendus droits, et de la tenir toujours courbée