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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/47

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folle était ici, je lui tordrais le cou... Que cela n’arrive plus!.. Puis se calmant et s’adressant à moi : — Écoule, Siegfried, dit-il, retiens bien mes paroles : Maindorf à la dent de fer est mort depuis six cents ans, et les morts ne reviennent pas; ce que tu entends, c’est le vent qui souffle sur la mer... Et ça, fit-il en montrant les hautes fenêtres tour à tour blanches et noires, c’est la neige que le vent chasse contre les vitres; il n’y a rien d’autre... Il n’y a pas d’esprit sans un corps. Ceux qui parlent de l’esprit des morts et qui y croient sont des ânes. Tu comprends?

— Oui, grand-père, lui répondis-je.

— Eh bien! tu vas prendre ce falot, je vais t’ouvrir le grand corridor, et tu iras seul jusqu’au bout, dans la vieille tour en face. Moi, je reste ici, je verrai la lumière par cette fenêtre, et quand tu seras dans la tour, tu crieras : — Maindorf,... Maindorf à la dent de fer, arrive ! — Tu m’entends ! Si tu ne fais pas cela, tu n’es pas de la vieille race des conquérans, tu as peur;... un homme noble n’a pas peur !

Aussitôt je me levai et je pris le falot sans répondre. Le grand-père prit une grosse clé pendue sous ses armes et sortit m’ouvrir lui-même l’antique galerie des chevaliers. La tempête s’engouffrait dans cet édifice délabré, la lumière tourbillonnait au milieu des ténèbres. J’aurais voulu courir, mais le grand-père me dit : — Marche lentement... Ceux qui courent ont peur,... ils tombent!.. Prends garde aux décombres!..

Alors je partis seul. Les arceaux se suivaient à la file ; les larges dalles, couvertes d’herbes marines et d’arêtes de poissons apportées par les oiseaux qui avaient élu domicile dans l’antique masure, ne rendaient aucun son, je marchais sur ce fumier, regardant tourner l’ombre des colonnes sur la voûte, et parfois une orfraie, surprise dans son sommeil, déployer ses ailes et plonger dans l’abîme noir de la tempête. Ainsi je vis défiler l’un après l’autre les fenêtres, les balustrades, les tas de varech et d’autres débris en décomposition répandant une odeur infecte, malgré la hauteur des assises et le vent qui les balayait, en les couvrant de neige, et dans la grande tour, levant mon falot, après avoir repris haleine, je criai, non sans émotion, car les histoires de Christina me revenaient : — Maindorf à la dent de fer,... Maindorf à la dent de fer,,., arrive!..

Mais, sauf les mille sifflemens de la tempête et les clameurs des vagues au pied de la falaise, rien ne répondit, rien ne bougea. Je tenais ma petite main devant le falot, pour l’empêcher de s’éteindre; puis, ayant encore répété le même cri, je revins lentement, m’abstenant toujours de courir; les arcades défilèrent sous mes yeux une seconde fois, et je rentrai dans la chambre du grand-père,