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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/459

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LE DERNIER DES VALERIUS.

longuement, et je réussis à rendre un peu d’espoir à ma filleule, qui, avant que je m’éloignasse, voulut sortir pour voir la Junon.

— Elle m’a fait peur dès le premier jour, me dit-elle, et je ne l’ai pas revue depuis qu’on l’a installée au casino. Peut-être apprendrai-je quelque chose d’elle, — peut-être devinerai-je comment elle l’a charmé !

J’hésitai un moment, car je craignais de troubler un tête-à-tête de Valério... Puis, comme je vis que ma filleule partageait mes craintes et qu’elle voulait remporter la victoire en affrontant le danger, je lui offris le bras. Le ciel était nuageux, et cette fois la triomphante déesse ne pourrait briller que de son propre éclat. Arrivé près du casino, je m’aperçus que la porte était entr’ouverte et qu’une lumière brûlait à l’intérieur. Une lampe suspendue devant la déesse nous permit de constater que la salle était vide. En face de la statue se dressait un autel improvisé à l’aide d’un fragment de marbre antique enrichi d’une inscription grecque illisible. Nous aurions vraiment pu nous croire dans un temple païen, et nous contemplâmes avec une muette admiration la beauté de cette Junon impassible. Notre recueillement aurait dû être augmenté, je le suppose, par un curieux reflet rougeâtre que renvoyait la surface de l’autel peu élevé; le résultat fut tout autre, — un seul coup d’œil suffit pour nous apprendre que nous voyions briller une petite mare de sang!

Ma compagne détourna les yeux en poussant un cri d’horreur. Une foule de conjectures hideuses m’assaillirent, et je sentis mon cœur se soulever; mais je me rappelai qu’il y a sang et sang, et que les Latins sont postérieurs aux cannibales.

— Sois-en convaincue, dis-je à ma filleule, il ne s’agit que d’un agneau, d’une chèvre ou d’un veau en bas âge.

Mais ces quelques gouttes cramoisies suffisaient pour irriter les nerfs et blesser la conscience de Marthe. Elle regagna la maison dans un triste état d’agitation. Je ne la quittai pas, et je parvins à lui rendre un peu de calme. Le comte n’était pas rentré, et à chaque instant nous nous attendions à le voir paraître. Je fumai mon cigare d’un air tranquille, cachant de mon mieux mes inquiétudes secrètes. Les heures s’écoulaient, et le comte ne se montrait pas. Je cherchai à expliquer sa longue absence d’une façon rassurante. — Les gouttes de sang qui rougissent cet autel, pensai-je, doivent avoir dissipé son illusion. Le sacrifice a été une heureuse nécessité, car au fond Valério est trop doux pour ne pas s’adresser des reproches, pour ne pas abhorrer une idole d’une exigence aussi cruelle. Il erre à travers les rues comme une âme en peine, et va nous revenir guéri et repentant. — Certes j’aurais accepté plus aisément ces hypothèses,