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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/458

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REVUE DES DEUX MONDES.


Deux jours plus tard je dînai à la villa, et je rencontrai le comte face à face pour la première fois depuis sa syncope dans le casino. Il paraissait encore faible et restait plongé dans une morne rêverie. Je m’imaginai que les sentiers de la nouvelle foi n’étaient pas tous semés de roses et que la Junon devenait de jour en jour une maîtresse plus exigeante. Le dîner à peine terminé, il se leva de table et alla prendre son chapeau. Il passa près de Marthe et lui lança un de ces regards pleins d’une vague supplication qu’il m’avait souvent adressés. Il l’attira près de lui avec une sorte d’ardeur irritée; puis, au lieu de l’embrasser, s’éloigna à grands pas. L’occasion était propice, et tout nouveau retard inutile.

— Ce que j’ai à t’annoncer est presque incroyable, dis-je à la comtesse; mais peut-être ne trouveras-tu pas la chose aussi terrible que tu le craignais. Il y a une femme dans le cas! Ta rivale est la Junon. Le comte, — comment dirai-je? — le comte l’a prise au sérieux.

Marthe garda le silence; au bout d’une minute, elle posa la main sur mon bras, et je compris qu’elle avait déjà à moitié deviné ce que je croyais lui apprendre.

— Tu admirais son antique simplicité, repris-je. Eh bien! tu vois jusqu’où elle va. Il est retourné à la foi de ses pères. Cette statue impérieuse, endormie pendant des siècles, s’est réveillée pour ranimer l’ancienne croyance. Voilà Valério plongé dans cette mythologie qui t’a causé tant d’ennui à l’école. En un mot, ma chère enfant, ton mari est un païen.

— Je présume que tu seras affreusement choqué, répliqua-t-elle, si je te dis que peu m’importe sa foi pourvu qu’il la partage avec moi. Je croirai à Junon, s’il le veut! Ce n’est pas là ce qui me tourmente. Que mon mari redevienne pour moi lui-même ! Ce qui me désole, c’est l’abîme d’indifférence ouvert entre nous. Sa Junon est la réalité; je suis la fiction.

— Après la fable, la morale, repris-je, le pauvre garçon n’a succombé qu’à moitié : l’autre moitié proteste. Il doit sentir vaguement que tu es un fruit du temps plus parfait qu’aucune de ces dames pour qui Junon était une terreur et Vénus un exemple. Il a traversé l’Achéron, mais il t’abandonne sur la rive opposée, comme un gage confié au présent. Son gage, il faudra qu’il vienne le réclamer. Il nous a prouvé qu’il est un descendant des Valerius; — eh bien î nous ferons de lui le dernier des Valerius, et néanmoins son décès laissera ton Valério en bonne santé !

Je m’exprimai avec une confiance absolue, car il me semblait que, si le comte devait être ramené, ce serait par la certitude que son escapade n’avait pas poussé sa femme à le haïr. Nous nous entretînmes