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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/457

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LE DERNIER DES VALERIUS.

instant immobile, les yeux fixés sur la statue resplendissante, avec une expression où je crus lire qu’il protestait contre le charme qu’il subissait. Enfin il laissa échapper des paroles sans suite dont je ne pus saisir le sens, et après avoir hésité et poussé un gémissement, il se dirigea avec lenteur vers la porte. Je descendis de mon poste d’observation aussi vite, aussi peu bruyamment que possible, et je passai derrière le casino; à peine descendu, j’entendis le bruit de la clé dans la serrure et celui des pas du comte, qui s’éloignait.

Le lendemain, lorsque je rencontrai le petit gnome dans le parc, je levai le doigt avec un geste que je croyais plein de menaces. Loin de paraître intimidé, il se mit à ricaner ainsi qu’aurait pu le faire un de ces diablotins auxquels je me plaisais à le comparer, et tortilla sa moustache.

— Si tu t’avises encore de creuser des trous ici, lui dis-je, on te jettera dans la tranchée la plus profonde et on entassera sur toi la terre que tu auras enlevée. Nous avons assez de tes statues. Cette Junon nous a menés loin !

Il éclata de rire. — Je m’y attendais bien un peu! s’écria-t-il.

— A quoi?

— A voir le comte lui adresser ses prières.

— Bonté du ciel ! le cas est-il donc si commun ?

— Au contraire il est très rare; mais il y a si longtemps que je remue ce monstrueux héritage de vieilleries que j’ai appris une foule de choses. Je sais que d’anciennes reliques peuvent opérer des miracles modernes. Nous avons tous en nous un germe païen, — je ne parle pas pour vous, illustrissime étranger, — et les divinités d’autrefois retrouvent parfois des adorateurs. L’esprit du passé respire encore ici, et le signor comte en a subi l’influence. C’est un excellent homme; mais, entre nous, c’est un chrétien impossible !

Et le singulier personnage s’abandonna de nouveau à une hilarité inconvenante.

— Puisque tu vois si clair, lui dis-je, il était de ton devoir de me prévenir. J’aurais envoyé promener tes ouvriers.

— La Junon est une si belle œuvre!

— Que le diable emporte sa beauté ! Peux-tu me dire ce qu’est devenue celle de la comtesse? Pour rivaliser avec ta Junon, elle se transforme elle-même en statue.

Le gnome haussa les épaules.

— Oui, mais la Junon vaut cinquante mille scudi!

— J’en donnerais cent mille pour la voir détruite, répliquai-je. Peut-être après tout aurais-je à te prier de creuser un autre trou.

— A votre service! répondit-il avec un profond salut, et nous nous séparâmes.