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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/452

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REVUE DES DEUX MONDES.

un Hermès niché dans un bosquet d’orangers. Je m’assis à son côté et je lui dis sans détour que sa conduite demandait une explication. Il tourna à moitié la tête vers moi et son regard brilla un instant d’un sombre éclat.

— Je comprends, murmura-t-il ; vous me croyez fou.

— Non, répliquai-je; mais je vous crois malheureux, et quand on laisse un trop libre cours aux idées noires, notre pauvre cerveau est rudement éprouvé.

Il demeura quelques minutes sans répondre, puis s’écria : — Je ne suis pas malheureux; je suis prodigieusement heureux ! Vous ne pouvez vous imaginer quel plaisir j’éprouve à rester assis sur ce banc, à contempler ce vieil Hermès si maltraité par les siècles. Autrefois il me faisait peur; le froncement de ses sourcils me rappelait l’abbé qui m’enseignait le latin et qui me lançait des regards terribles lorsque j’estropiais Virgile. Aujourd’hui il me semble le compagnon le plus affectueux et le plus jovial du monde, et il ne réveille en moi que d’agréables pensées. Il y a deux mille ans, il montrait ses grosses lèvres boudeuses dans le jardin de quelque vieux Romain. Il a vu des pieds chaussés de sandales fouler le sol, et des têtes couronnées se pencher sur les coupes pleines: il connaissait les anciennes cérémonies et l’ancien culte, les anciens Latins et leurs dieux. Tandis que je le regarde, il me décrit tout ce passé. Non, non, mon ami, je suis le plus heureux des mortels!

J’avais déclaré que je ne le croyais pas fou ; mais je ne trouvais rien de rassurant dans cette bizarre rhapsodie. L’Hermès, par le plus grand des hasards, conservait un nez intact, et lorsque je songeai que ma chère petite comtesse était négligée en faveur de ce bloc inanimé, je me promis de revenir le lendemain armé en guerre et d’administrer au marbre païen un vigoureux coup de marteau qui le rendrait trop ridicule pour un tête-à-tête sentimental. En attendant, l’infatuation du comte n’était pas chose risible et, après avoir réfléchi, je l’engageai vivement à voir soit un prêtre, soit un médecin.

Il poussa un éclat de rire formidable.

— Un prêtre? Que ferais-je d’un prêtre, et que ferait-il de moi? Je n’ai jamais trop aimé les prêtres et je me sens moins disposé que jamais à les aimer. Un prêtre, répéta-t-il en posant la main sur mon bras, ne m’envoyez pas un prêtre, si vous tenez à sa raison! Ma confession épouvanterait le pauvre homme au point de le rendre fou. Quant à un médecin, je ne me suis jamais mieux porté, et à moins que vous ne vouliez m’empoisonner par charité chrétienne, je vous engage à ne pas déranger les docteurs.

Décidément il avait le cerveau malade, et pendant quelques jours