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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/450

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REVUE DES DEUX MONDES.


— Oui, à l’endroit où je l’avais déposée moi-même. Ensuite elle a disparu. Ecco!

— Soupçonnes-tu un de tes hommes? Un pareil fragment vaut plus de scudi que la plupart d’entre eux n’en ont jamais vu.

— Il y en a dans le nombre qui sont plus voleurs que les autres; mais, si j’accusais le pire de la bande, le comte se fâcherait.

— Il doit pourtant attacher de la valeur à cette belle main?

Le petit expert en exhumations regarda un instant autour de lui et cligna de l’œil. — Il y attache tant de valeur qu’il l’a volée lui-même, dit-il.

— Volée lui-même ! Quelle idée ! Après tout, la statue lui appartient.

— Pas tant que cela ! Une aussi belle chose appartient un peu à tout le monde; chacun a le droit de l’admirer; mais le comte la tient sous clé comme si c’était une image sacro-sainte de la madone, et veut être seul à la voir. En somme, il n’y a pas de mal à cela, puisque la dame est en pierre. Et que fait-il de cette main précieuse? Il l’a enfermée dans un coffret d’argent; il en fait une relique!

Et le grotesque personnage s’éloigna en ricanant, me laissant fort intrigué. Si le comte n’aimait pas à montrer sa Junon, c’était là une conséquence assez naturelle de la joie que lui causait la possession d’un tel trésor. Il ne tarderait sans doute pas à ouvrir aux curieux les portes du casino, et en attendant je devais me réjouir de voir qu’il y eût des limites à son apathie constitutionnelle. Cependant les jours s’écoulèrent, et sa joie ne devint pas plus communicative. Qu’il admirât sa déesse de marbre, je ne songeais pas à le lui reprocher; cependant était-ce une raison pour mépriser 1’humanité ? On eût dit néanmoins qu’il se plaisait à établir entre elle et nous des comparaisons qui tournaient au détriment des simples mortels, sans en excepter sa charmante femme. Lorsque je cherchais à me persuader qu’il n’était ni plus ni moins aimable qu’autrefois, le visage de Marthe donnait un démenti à mon optimisme. Bien qu’elle ne se plaignît pas, son allure trahissait une touchante perplexité. Elle fixait souvent les yeux sur Valério avec une sorte de curiosité éplorée, comme si une surprise mêlée de commisération eût tenu tout ressentiment en échec. Naturellement je ne pouvais m’enquérir de ce qui se passait entre eux dans l’intimité. Il ne se passait rien, je le devinais, — et c’était là le malheur. Le comte, distrait et taciturne, évitait le regard de sa femme. Lorsque par hasard il remarquait que je le contemplais d’un air de reproche, ses yeux brillaient d’un éclat passager, — il semblait à moitié tenté de m’adresser un défi railleur et à demi disposé à justifier sa conduite. Si