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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/447

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LE DERNIER DES VALERIUS.


— Ah ! mon rêve ne me trompait pas ! s’écria-t-il après être resté un moment immobile, les yeux fixés sur la statue.

— Qu’avez-vous rêvé? lui demandai-je en remarquant que son visage trahissait moins de satisfaction que d’effroi.

— Que l’on avait découvert une Junon et qu’elle se levait pour poser sa main de marbre sur la mienne.

Une sorte de cri rauque s’échappa du gosier des ouvriers effrayés.

— Voici la main, dit le petit homme, montrant son admirable fragment. Je la tiens depuis une demi-heure; ce n’est donc pas elle qui a pu vous toucher.

— Quant au reste, il n’y a pas d’erreur, ajoutai-je, c’est bien une Junon. Admirez-la à votre aise.

Je me retirai; puisque le comte était superstitieux, je voulais lui laisser le temps de se remettre.

Je regagnai la maison pour annoncer la bonne nouvelle à ma filleule, que je trouvai sommeillant sur un gros bouquin archéologique, mais d’un sommeil sans rêves. — Ils ont jeté la sonde au bon endroit, lui dis-je; ils viennent de mettre au jour une Junon, — une Junon de Praxitèle pour le moins.

Marthe laissa tomber son in-octavo et sonna pour demander une ombrelle. Je lui décrivis de mon mieux la statue, mais non de façon à la lui faire admirer sur parole, car elle m’écouta avec une petite moue dédaigneuse. — Un long peplum cannelé? répéta-1-elle. Drôle de costume pour une statue ! Je ne crois pas qu’elle soit sibelle.

— Elle est assez belle pour vous rendre jalouse, répliquai-je.

Nous trouvâmes Valério les bras croisés en contemplation devant la déesse ressuscitée. L’irritation nerveuse causée par son rêve s’était dissipée, mais sa physionomie trahissait une émotion encore plus profonde. Il était pâle, et il demeura silencieux lorsque sa femme s’approcha de lui. Toutefois je ne jurerais pas que l’attitude de Marthe ne fût pas un hommage plus sincère rendu à la beauté de Junon. Chemin faisant, elle avait ri de mes rhapsodies, et je m’étais rappelé une assertion d’un auteur dont le nom m’échappe et qui prétend que les femmes n’ont pas le sentiment de la beauté parfaite. Elle admira longtemps la statue sans prononcer une parole, la tête appuyée sur l’épaule de son mari ; puis elle s’avança d’un air presque craintif vers le marbre, auquel on avait improvisé une sorte de piédestal. La jeune femme posa ses deux mains roses sur les doigts de pierre de la déesse et les pressa sous une chaude étreinte, fixant ses yeux brillans sur ce front imperturbable. Lorsqu’elle se retourna, une larme d’admiration tremblait sons ses cils, — larme que son mari ne remarqua pas, tant il demeurait absorbé.