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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/442

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REVUE DES DEUX MONDES.

Elle ne demandait pas mieux que de rester assise auprès de lui et de chasser les mouches tandis qu’il s’abandonnait à une somnolence pittoresque. S’il m’arrivait de me présenter devant une de ces siestes, elle posait un doigt sur ses lèvres et m’assurait à mi-voix qu’elle trouvait son mari aussi beau endormi qu’éveillé. J’avoue que je me sentais tenté de répondre qu’il était au moins aussi divertissant, car le bonheur n’augmentait pas le nombre des sujets dont il aimait à s’entretenir. On ne pouvait l’accuser de manquer de bon sens, et ses avis sur les questions pratiques valaient la peine d’être écoutés. Il venait souvent s’asseoir près de moi lorsque je peignais et me soumettait des critiques amicales. Son goût était peu cultivé; mais il voyait juste, — la mesure qu’il prenait de la ressemblance entre quelque détail de ma copie et de l’original méritait autant de confiance que si elle eût été obtenue à l’aide d’un instrument de précision. Toutefois il semblait doué d’une discrétion ou d’une simplicité peu commune et absolument dépourvu d’idées. Il n’affichait ni croyances, ni espérances, ni craintes, — rien que des goûts et des appétits auxquels il se livrait avec la sérénité d’un sybarite. Lorsque je le voyais errer sous les ombrages du parc en regardant ses ongles, je me demandais s’il possédait ce que l’on peut convenablement appeler une âme, et si un bon caractère joint à une bonne santé ne représentait pas la somme de ses mérites. — Il est fort heureux qu’il ne soit pas méchant, pensais-je, car rien dans sa conscience ne tiendrait en bride les mauvais instincts. S’il avait des nerfs irritables au lieu d’un tempérament paisible, il nous étranglerait aussi facilement que le jeune Hercule étranglait les pauvres petits serpens. C’est l’homme de la nature ! Par bonheur, sa nature est douce, et je puis mêler mes couleurs en toute sécurité.

A quoi songeait-il durant les loisirs ensoleillés qui le séparaient (lu monde des travailleurs, auquel je me flattais encore d’appartenir malgré ma manie de barbouiller sur de vieux panneaux la copie de ces statues frustes qui ressortaient si bien sur un fond vert? Je m’imaginai qu’à certains momens sa pensée le transportait dans un autre monde. Il fallait une caresse de Marthe ou un bruit inattendu pour le tirer de sa rêverie. Les marques d’amour qu’il prodiguait à sa femme avaient quelque chose qui ne me plaisait qu’à moitié. Qu’il eût ou non une âme, il ne semblait pas soupçonner que la comtesse pût en posséder une. Je prenais un intérêt de parrain dans ce que je croyais pouvoir, sans pédanterie, appeler « le développement moral » de ma filleule. J’aimais à voir en elle un être susceptible des plus nobles émotions; mais que devenait sa vie spirituelle dans cette longue lune de miel païenne? Un jour ou l’autre, elle se lasserait d’admirer les beaux yeux du comte et ferait