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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/441

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LE DERNIER DES VALERIUS.

la villa, et mon chevalet demeurait sans cesse dressé sous les arbres du parc. Je me pris d’une passion d’artiste pour cette charmante retraite, et j’établis une intimité avec chaque bosquet enchevêtré, chaque tronc tordu, chaque vase couvert de tartre, chaque sarcophage effrité, — avec les bustes de ces vieux Romains défigurés qui n’étaient pas assez beaux pour perdre impunément un trait de leur visage sévère. Le parc manquait d’étendue; mais, bien qu’il existât à Rome beaucoup de villas plus prétentieuses et plus splendides, aucune ne me paraissait plus romanesque dans sa beauté inculte, plus riche en précieuses vieilleries, plus remplie d’échos historiques. Il y avait là une allée bordée de houx dans laquelle je venais régulièrement passer quelques heures par jour. Les branches des arbres s’entrelaçaient de façon à former une arcade d’une symétrie originale, et, comme l’avenue se trouvait exposée sans interruption à l’ouest, l’approche de la nuit y répandait une brume dorée qui, pénétrant à travers les feuilles, planait sur les branches noueuses et sur les marbres plaqués de mousse. Elle servait d’asile à d’innombrables fragmens de sculpture, — statues sans nom, têtes sans nez, sarcophages rongés, qui lui donnaient un aspect délicieusement chimérique. Les statues se dressaient là dans un crépuscule perpétuel, comme des êtres consciens plongés dans les tristes souvenirs d’un passé irrévocable.

Marthe jouissait d’un bonheur idyllique et s’abandonnait tout entière à son amour. Je fus obligé de m’avouer que les règles les plus inflexibles ont leurs exceptions, et qu’un comte italien peut devenir un mari exemplaire. Valério méritait ce titre et paraissait disposé à se laisser adorer. L’existence du jeune couple n’était qu’un échange de caresses aussi candides et aussi expansives que celles des bergers et des bergères de Théocrite. Se promener d’un pas indolent à travers l’allée des houx, sentir le bras de son mari autour de sa taille, rêver la joue appuyée sur l’épaule de son compagnon, rouler pour lui des cigarettes qu’il fumait silencieusement dans la rotonde pavée de mosaïque qui s’ouvrait au centre de la maison, lui verser le vin contenu dans une vieille amphore, — ces gracieuses occupations suffisaient au bonheur de la jolie comtesse.

Elle se promenait parfois à cheval avec son mari sur les sentiers couverts d’herbes, à l’ombre des aqueducs et des tombes; parfois elle souffrait qu’il montrât sa charmante femme dans les grands dîners ou aux bals de Rome. Elle tenta même de réaliser, au profit du comte, un beau projet de lecture quotidienne des journaux; mais cet exercice était sujet à des fluctuations causées par la facilité déplorable avec laquelle Camillo s’endormait. Ce défaut, sa femme ne cherchait pas à le déguiser et songeait encore moins à le blâmer.