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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/438

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REVUE DES DEUX MONDES.

C’était un fort beau garçon que le comte, et son genre de beauté n’avait rien de cette fadeur que l’on reproche parfois aux descendans de la race latine. Il se distinguait par un air de profondeur ; son sourire grave et lent, s’il n’annonçait pas une grande vivacité d’esprit, indiquait une calme intensité de sentiment que je trouvai d’un bon augure pour le bonheur de Marthe. La fausse urbanité de ses compatriotes n’avait pas déteint sur lui, et son regard brillait d’une sorte de lourde sincérité qui semblait l’empêcher de vous répondre avant qu’il ne fût sûr de vous avoir bien compris ; peut-être ne se serait-il pas volontiers engagé dans une discussion politique ou esthétique. — Il est bon et fort, et brave, — me dit ma filleule, et je n’eus pas de peine à la croire. Le comte était fort, on n’en pouvait douter ; sa tête et son cou rappelaient certains bustes du Vatican. Habitué depuis longtemps à tout regarder avec les yeux d’un peintre, je m’étonnais de voir un pareil cou sortir de la cravate blanche de nos jours. Ce cou soutenait une tête d’une rondeur aussi massive que celle de l’empereur Caracalla, et les boucles qui l’ornaient avaient la même abondance sculpturale. Les Romains d’autrefois portaient de ces chevelures-là lorsqu’ils parcouraient le monde nu-tête ; elle formait un arc parfait au-dessus de son front un peu étroit, et se complétait par une barbe bien fournie que le rasoir n’avait pas encore rendue moins soyeuse. Le nez et la bouche manquaient de délicatesse ; mais la forme avait la correction et la vigueur d’un dessin classique. Son teint, d’un brun chaud, semblait incapable de trahir aucune émotion, et on aurait pu comparer ses grands yeux clairs à deux billes d’agate. Il était de taille moyenne avec une poitrine assez large pour faire craindre de voir éclater son linge sous l’effort égal de sa respiration. Et pourtant, grâce à son bon sourire humain, il n’avait l’air ni d’un jeune taureau, ni d’un gladiateur ; peut-être sa voix résonnait-elle avec une certaine dureté. Mes félicitations ne me valurent qu’une réponse cérémonieuse ; les phrases de politesse échangées au siècle d’Auguste ont dû être prononcées avec cette gravité.

J’avais toujours regardé ma filleule comme une petite personne essentiellement américaine dans le sens le plus flatteur du mot, et je doutai que ce jeune Latin réussît jamais à comprendre l’élément transatlantique qui dominait chez Marthe, bien que tout annonçât qu’il serait pour elle un compagnon en al et aimant. Elle me parut si douce, si séduisante dans sa blonde gentillesse, qu’il me fut impossible de croire qu’il n’eût pas songé à cela autant qu’à la belle dot dont, en bon Italien, il avait sans doute demandé le chiffre exact. Quant à lui, il ne possédait que le domaine paternel, une villa située près des murs de Rome et que, faute de ressources,