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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/41

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témoin considérable dans une grave question, quand il réclame, au nom des mêmes principes, que la loi, à défaut de la prudence personnelle ou de l’opinion, empêche certaines unions condamnées d’avance à ne produire que des idiots ou des fous; mais c’est bien autre chose en vérité qu’exige M. Spencer et que semble indiquer M. Darwin en certains endroits de son livre. C’est une exclusion en masse du droit au mariage, prononcée par une législation rationnelle contre « tous les faibles de corps, tous les faibles d’esprit, les insoucians, ceux qui semblent voués par état à une abjecte pauvreté, et qui nous menacent d’un nombre toujours croissant d’imbéciles, de paresseux et de criminels, » Grand Dieu ! où l’énumération s’arrêtera-t-elle? Et devant des catégories si nombreuses, qui ne voit que c’est l’utopie seule qui les ouvre, et seul un abominable despotisme qui pourrait les remplir? Les moralistes de l’évolution ont toujours une idée fixe devant les yeux : c’est la sélection ; quand ce n’est pas la sélection naturelle, c’est la sélection artificielle, celle des éleveurs de bétail, des maîtres de haras, des agriculteurs et des jardiniers, qui, en empêchant et en favorisant certaines alliances, en détournant les circonstances contraires et choisissant les conditions favorables, finissent par produire les plus belles variétés de céréales, ou de fleurs, ou de bêtes. Est-ce donc là le modèle suprême de la civilisation scientifique? L’humanité n’a-t-elle donc pas d’autres fins que l’amélioration de son bien-être, de ses formes et de ses types? A ce compte, l’idéal du progrès sera un haras humain. Est-ce là ce qu’on veut? Quelle conception étroite du but de la vie et de la société! Ce but est en réalité le développement esthétique et moral de l’homme. Le développement physique n’y nuit pas assurément, mais il intervient comme auxiliaire, comme moyen. N’y a-t-il donc pas pour l’homme d’autres fins que pour les autres espèces vivantes, et pour atteindre ces fins, pour les réaliser, est-il nécessaire absolument d’obtenir par la sélection méthodique une race calquée sur l’Apollon du Belvédère? Ce serait sans doute une belle chose, dans l’ordre naturel, qu’une population saine et vigoureuse, reproduisant sans altération un type choisi, et d’où certains procédés auraient exclu toutes les laideurs, les difformités et les infirmités qui déparent d’ordinaire notre pauvre espèce; mais prenez-y garde. Parmi ces êtres innombrables que vous aurez exclus du droit de vivre ou de se perpétuer à cause de leur faiblesse de corps ou de quelque débilité d’organe, peut-être avez-vous repoussé dans le néant une intelligence supérieure, une âme d’élite, quelque génie qui aurait jeté à lui seul plus d’éclat sur sa patrie et sur son siècle que tous ces beaux produits, obtenus avec tant de peine et de soins, par l’application réfléchie a des principes de la reproduction