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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/40

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C’est de cette même source, le mépris du droit individuel, que procède l’antipathie marquée de ces nouveaux moralistes contre toutes les œuvres de la philanthropie et de la charité, qui selon eux entravent l’œuvre bienfaisante de la nature. Qu’y a-t-il de plus salutaire et de plus clair dans les résultats, nous dit-on, que cet admirable travail d’élection et d’élimination qui s’opère dans toutes les espèces vivantes et qui s’opérerait également dans l’espèce humaine, pour son plus grand bien, si l’on ne venait à chaque instant en suspendre l’action salutaire, en troubler la fatalité régulatrice? Admettez que l’on renonce une fois pour toutes à « ces mesures inconsidérées qui ont pour objet la conservation artificielle des membres les plus faibles, » et la société, vivant sous les mêmes lois que les autres espèces, s’épurera continuellement d’elle-même. Les plus forts survivront seuls dans la concurrence vitale et feront souche de vaillans ; les autres disparaîtront et emmèneront avec eux dans le néant, d’où ils n’auraient jamais dû sortir, leur triste postérité, qui nous encombre aujourd’hui de maladies de toute sorte, d’infirmités physiques et mentales, de misère, de crétinisme et de crimes. Laissez mourir tout ce qui appartient à la mort. N’aidez pas ce triste résidu de l’humanité à vivre, et surtout empêchez par tous les moyens possibles ces unions déplorablement fécondes qui font un si étrange contraste avec la stérilité relative des classes supérieures, et qui, par la prodigalité de la vie semée au hasard et l’insouciance de ceux qui la sèment, menacent la société d’une véritable décadence. N’oubliez pas qu’il y a parmi vous des multitudes d’êtres qui n’ont de l’homme que la figure et le nom et qu’une « infériorité originelle de nature » condamnait à disparaître. Vous venez à leur secours, et voici que se prépare contre vous et vos descendans une nouvelle invasion de barbares, mais de barbares indigènes que vous avez vous-mêmes amenés en sauvant l’inutile existence de leurs pères.

Voilà ce qu’on nous dit en plein XIXe siècle, dans ce siècle et dans cette société dont la gloire la plus pure peut-être aura été un admirable esprit de charité pour les uns, de solidarité pour les autres, qui a fait et qui fait tous les jours des miracles. Je ne veux pas jeter un anathème commun et sans restriction sur toutes les parties de ce réquisitoire. M. Darwin mérite d’être écouté, quand il demande que « des législateurs ignorans veuillent bien ne pas fermer obstinément leur esprit aux principes de la reproduction et aux lois de l’hérédité, ni repousser avec dédain un plan destiné à vérifier si, oui ou non, les mariages consanguins sont nuisibles à l’espèce [1]. » M. Maudsley mérite aussi d’être entendu, comme un

  1. Les recherches récentes de M. Darwin fils ont donné un résultat négatif.