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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/387

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« qui avait arrêté le soleil pour Josué » de suspendre également le cours de la vie pour Alexandre Mikhaïlovitch, « afin que les regards de deux mondes pussent rester longtemps fixés sur lui [1], » le diplomate consommé qui, au printemps de 1867, faisait si peu de cas des avances considérables des cabinets de Vienne et des Tuileries, — certes ce ministre n’eût pas manqué à ce moment d’écarter avec un sourire dédaigneux l’hypothèse mesquine qui, dans le bouleversement prochain et prévu de l’Europe, aurait assigné à la Russie, pour unique victoire et conquête, l’abolition de tel article blessant d’un traité que les événemens avaient déjà depuis longtemps « invalidé. » Ce n’est pas contre un pareil « plat de lentilles, » pour parler le langage de M. de Bismarck, qu’il entendait céder au Hohenzollern certain droit d’aînesse du Romanof ; ce n’est pas à un prix aussi dérisoire qu’il pensait faire abandon de l’Occident : il visait plus haut et comptait avoir la part du lion dans la curée à venir. La fortune a pu trahir ses espérances, de jouer ses calculs et le plier à maintes nécessités inéluctables ; mais, s’il est puéril de vouloir lui faire autant de vertus de toutes ces nécessités bien fâcheuses, et lui composer une sorte d’auréole des éclairs et des foudres de la guerre de 1870, l’histoire, dans son impartialité, n’en doit pas moins tenir compte au prince Gortchakof de ses intentions, qui furent à la hauteur des événemens, et, sans dissimuler son échec, lui accorder pourtant le plein bénéfice du in magnis voluisse.

On caressait en effet des projets grands, gigantesques, sur les bords de la Moskova et de la Neva dans toute cette époque agitée et fiévreuse qui sépara Sedan de Sadowa, on s’y berçait de rêves enchanteurs, on partageait le monde entre Slaves et Germains, et le ministre « national » répondait en somme aux vœux ardens de la nation entière en faisant de l’alliance prussienne le pivot de sa politique, en y voyant la condition absolue et le gage certain de tout un avenir de gloire et de prospérité pour la Russie. Il faut se reporter par la pensée à l’ébranlement universel des esprits à la suite de la victoire, aussi prodigieuse qu’imprévue, de la Prusse en 1866, aux plans innombrables, fantastiques, qui surgirent alors soudain pour la reconstruction des empires et des races, il faut se rappeler cette volée sans fin de Minerves toutes armées que le coup de marteau du Vulcain germanique fit sortir de tant de têtes fêlées qui se croyaient olympiennes, — la refonte générale que subit en un clin d’œil notre pauvre philosophie de l’histoire, à la fois si tranchante et si malléable, — pour apprécier équitablement le courant d’idées

  1. Discours du sous-secrétaire d’état, M. Fox, au banquet offert par le club anglais de Saint-Pétersbourg à la mission extraordinaire des États-Unis en 1866.