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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/372

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intéressent la destinée humaine. Véritable éclectique par le tour de son esprit comme par la direction de ses recherches, jamais on ne sentait en lui l’avocat d’une opinion toute faite. C’est pourquoi dans ses critiques philosophiques il se montrait toujours si tolérant, si conciliant, si disposé à extraire de chaque doctrine ce qu’elle peut contenir de bon. Il pensait que les questions doivent toujours rester ouvertes et qu’il n’est pas permis à la philosophie plus qu’à la religion de les tenir pour définitivement closes. Ne restait-il pas dans tous les systèmes assez de points à éclaircir, assez de contradictions à aplanir, et comment y parviendrait-on, si la liberté de penser n’était pas entière? C’était là le dernier mot de sa philosophie, et il ne reconnaissait à aucune autorité le droit de lui imposer ses arrêts.

L’écrivain n’est pas moins supérieur que le philosophe. Rien de cette langue lâche, terne, vulgaire, souvent incorrecte, à laquelle beaucoup d’écrivains de notre temps sont entraînés par les improvisations de la presse. Rien de cette solennité d’emprunt, de cette pompe artificielle sous laquelle tant d’hommes experts dans l’art d’écrire dissimulent imparfaitement la banalité des pensées. Tout au contraire un tour rapide, une allure indépendante et variée, une langue ferme dans sa souplesse, sobre dans sa richesse, pleine de délicatesse et d’originalité, qui suit sans effort le mouvement de l’esprit, qui exprime exactement toutes les nuances de la pensée. Il écrivait en homme nourri de la lecture des classiques anciens, mais qui ne se refuse pas aux innovations. Il avait d’ailleurs une extrême facilité de travail, et je l’ai vu chez lui à la campagne laisser la porte de son cabinet ouverte et continuer à écrire tout en prenant part à la conversation. Et pourtant nulle négligence dans ses écrits; toujours l’expression juste et le mot propre. Même dans ses œuvres les plus littéraires, il s’abstient de ces morceaux colorés outre mesure qui plaisent aux imaginations blasées, comme de cette emphase oratoire qui est le propre des écrivains dogmatiques. Son style vif, leste, animé, rappelle mieux le siècle de Voltaire que le siècle de Bossuet. On y sent avec une sincérité mâle la réserve d’un esprit fier et discret qui aime à s’ouvrir, mais qui n’aime pas à se livrer. Quelquefois, quand l’émotion est forte, on y trouve une élévation d’autant plus grande qu’elle est plus naturelle, des accens d’autant plus pénétrans qu’ils sont moins cherchés; mais ordinairement ce n’est pas ainsi qu’il captive et entraîne : c’est par la suite dans les idées, par la justesse du ton, par la force du raisonnement, c’est aussi par le charme de l’esprit répandu sur les matières les plus arides. Il y a peut-être de nos jours des écrivains plus passionnés et plus profonds en apparence ; on n’en peut pas citer un seul qui ait plus d’esprit, et un esprit de meilleur aloi. On a même prétendu qu’il en avait trop pour être compris et goûté de tout le monde. Si c’est là