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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/351

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camps, celui de la tradition et celui de la réforme. Le drame d’Abélard n’en obtint pas moins un succès prodigieux partout où il voulut bien le faire connaître. J’en ai entendu la lecture dans son salon, en 1842, en présence du duc d’Orléans, peu de mois avant la catastrophe qui a enlevé à la France ce prince si éclairé et si justement populaire. Tous nous admirions l’art merveilleux avec lequel l’auteur avait su marier l’érudition à la passion, le sérieux au plaisant, et tirer des obscurités de la scolastique un des drames les plus attachans qui puissent se concevoir.

Pourquoi une œuvre aussi remarquable n’a-t-elle pas été publiée? Beaucoup d’entre nous étaient d’avis qu’elle le fût, et c’était le secret désir de l’auteur; mais à côté du maître il y avait, dans ce drame, des étudians et même des étudiantes. On y chantait des chansons, et quelques scènes paraissaient légères aux hommes graves dont il prenait les conseils. Ils craignaient que cette publication ne nuisît à son avenir politique et ne l’empêchât de redevenir ministre. Bien qu’il eût pour lui-même fort peu d’ambition, il en avait pour sa cause, pour ses amis, et il se laissa convaincre; mais les personnages principaux de son drame l’avaient charmé, et il ne renonça pas à les peindre. De là les deux volumes qu’il publia trois ans plus tard sous le simple titre d’Abélard.

La première partie de ce livre est consacrée à la vie d’Abélard, et c’est un chef-d’œuvre. Il est impossible d’imaginer un récit mieux ordonné, plus vivant, plus nourri de faits curieux et de réflexions ingénieuses ou profondes, plus juste aussi envers les personnes qu’Abélard a rencontrées et qui ont eu quelque influence sur sa destinée. La plus célèbre est Héloïse, pour laquelle M. de Rémusat professe une admiration sans bornes. « C’est, dit-il, la première des femmes. » Cependant la partie romanesque de la vie d’Abélard n’est pas celle qui l’occupe le plus, et parmi les persécuteurs de son héros, l’abbé de Clairvaux, saint Bernard, tient dans son récit une plus grande place que le chanoine Fulbert, oncle d’Héloïse. Pour M. de Rémusat, Abélard est quelque chose de plus que l’amant d’Héloïse. C’est à cette époque du moyen âge le défenseur le plus éminent de la libre pensée contre la tradition, de l’examen contre l’autorité, de la raison contre la force. Dans sa lutte avec saint Bernard, il soutenait les droits de l’esprit humain, et ce sont ces droits qui succombaient avec lui dans le concile de Sens. A ce titre, quelles que puissent être ses erreurs dans les matières philosophiques, il mérite tout l’intérêt, toute la sympathie de ceux qui aujourd’hui encore, après plus de sept cents ans, sont condamnés à défendre la même cause contre les mêmes adversaires.

Après la partie historique vient la partie technique, et pendant plus d’un volume M. de Rémusat, sans sortir du cadre restreint