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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/345

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dans cet épisode un signe de la lutte alors engagée entre le clergé et le parti libéral, et qui malheureusement dure encore.

C’est aussi en douze jours et à la même époque que fut écrit le drame intitulé une Habitation à Saint-Domingue ou l’insurrection. Le premier acte de ce drame montre l’intérieur d’une famille de planteurs composée du père, de la mère, d’une jeune fille plus humaine que ses parens et d’un fils qui suit avec la plus grande sympathie les progrès de la révolution française sans se douter du contre-coup qu’ils peuvent avoir dans la colonie. La jeune fille demande grâce pour un vieux nègre que l’on fouette sous les fenêtres de l’habitation, et la mère croit la satisfaire en donnant l’ordre « qu’on empêche cet homme de crier. » Quant au fils, il revient du Cap, où il a eu le bonheur de serrer la main d’un membre de l’assemblée nationale qui vient d’arriver dans l’île, et dont le langage philanthropique le remplit d’enthousiasme; mais, tout en donnant à un de ses nègres le nom de Jean-Jacques en mémoire de l’immortel auteur du Contrat social, il n’en veut pas moins que le moindre désordre parmi ses nègres soit sévèrement puni, et il se plaint du curé, qui leur donne la folle idée de se marier et d’aller à l’église, comme si le mariage et l’église étaient faits pour eux. Entourez maintenant cette habitation d’une foule de nègres et de négresses qui ont toutes les passions de l’esclavage, les uns violens et prêts à la révolte, les autres vils et dissolus, puis placez dans ce milieu le délégué de l’assemblée sot et vain, bourré de lieux-communs sur la nature, sur les droits de l’homme, sur l’égalité, et débitant ces lieux-communs d’un ton solennel en présence des nègres qui l’écoutent avec bonheur. Voyez en même temps l’effet que produit ce langage inusité sur la famille du planteur que rien n’a habituée à considérer les nègres comme des hommes. Imaginez ensuite une jeune négresse aimée d’un nègre marron, que le fils de la maison a prise par force et que son amant a fait vœu de venger. Cependant une insurrection redoutable se prépare sous les yeux du membre de l’assemblée nationale, imperturbable dans son optimisme, et convaincu qu’avec quelques bonnes paroles il va tout calmer; mais l’insurrection éclate, et la famille entière périt par le fer et le feu, tandis que les noirs vainqueurs se révoltent contre leur chef.

Tel est, dans ses traits principaux, ce drame écrit sous une double inspiration, la haine de l’esclavage qui altère chez de très honnêtes gens tous les sentimens humains, le mépris pour les déclamateurs imbéciles qui croient n’avoir qu’à se montrer pour dissiper tous les préjugés et enchaîner toutes les passions. Le tableau peut être quelquefois un peu chargé, il est vrai et piquant, et j’ai retrouvé en le lisant mes anciennes impressions.