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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/326

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Staël devait avoir sur la jeune génération, « espoir de la France, que la révolution et Bonaparte n’avaient ni brisée, ni pervertie, et qui voulait la liberté sans que ses sentimens et son jugement fussent corrompus ou obscurcis par les intérêts ou le souvenir du désordre. » Cet écrit, où l’empire et la restauration étaient sévèrement jugés, ne pouvait plaire ni aux anciens fonctionnaires de l’empire, ni aux nouveaux fonctionnaires de la restauration, au milieu desquels vivait l’auteur. Son père d’ailleurs était préfet, et l’on s’étonnait que le fils d’un préfet se permît de critiquer le gouvernement servi par son père; mais dans le public vraiment libéral il eut un grand succès. M. de Barante et M. Guizot le louèrent hautement, Mme de Broglie et M. Auguste de Staël voulurent remercier personnellement l’admirateur de leur mère; M. Royer-Collard enfin donna à M. de Rémusat une approbation dont il n’était pas prodigue. « Je vous ai relu, monsieur, » lui dit-il, et dans la bouche de M. Royer-Collard l’éloge était aussi rare que complet.

A partir de ce moment, l’avenir de M. de Rémusat était fixé, et l’on peut trouver dans ces premiers essais le germe des idées qui l’ont dirigé pendant tout le cours de sa longue vie. L’article que M. Royer-Collard avait relu commençait par ces mots : « la révolution française ne fut point un accident, mais le résultat nécessaire de tout le siècle passé... » Et l’auteur montrait qu’au milieu du dernier siècle le contraste entre les idées et les actes était absolu et qu’aucune action ne se faisait plus en conscience. Le gouvernement d’ailleurs s’obstinait à ne point prendre part au mouvement de l’esprit général, maintenait toutes ses habitudes, le dirigeait d’après ses anciens principes et conservait les mêmes institutions qui supposaient les mêmes croyances. Qu’arriva-t-il alors? « On regarda la réalité et la pensée comme deux choses isolées l’une de l’autre; on se dit que si, dans le domaine des idées, il ne fallait relever que de la raison, sur le terrain des faits on ne devait dépendre que de l’intérêt... On faisait des fautes sans entraînement; on remplissait des devoirs sans vertu. Aucune exagération n’était excusée par aucun enthousiasme; les prêtres étaient intolérans sans être croyans, la noblesse faisait la guerre sans tenir à la gloire; le trône n’était pas respecté, mais on l’encensait. La religion était insultée et pratiquée; les philosophes allaient à la cour, et les citoyens obéissaient aux lois sans les aimer ni les connaître. » Mais il venait de naître une nouvelle génération qui ne pouvait porter aussi loin cette singulière facilité de penser une chose et d’en faire une autre. Un jour cette génération se souleva contre ces formes officielles qui ne cachaient rien de solide, contre ces faussetés convenues qui n’étaient plus même des mensonges, puisque personne n’en était dupe, et la révolution fut faite.