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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/285

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à voler. Il y a plus de dix ans que je n’ai découché de chez moi, et depuis un mois j’ai fait plus de cent lieues en allant à dix, à quinze, à vingt lieues de Paris. Et tous mes amis, qui sont très étonnés de mes courses, disent que c’est un essai pour un plus grand voyage. Je réponds : il n’y a rien d’impossible! » Puis un beau jour de 1766, après s’être bien essayée, la voilà partant pour Varsovie, où elle va passer deux mois dans le palais et dans la familiarité de son roi. Elle voyage en princesse du sang, escortée d’émissaires envoyés par Stanislas pour la recevoir et pour la conduire. Elle ne va pas seulement à Varsovie, elle s’arrête à Vienne, où elle est visitée, fêtée par Marie-Thérèse, par l’empereur, par M. de Kaunitz, par toute la société viennoise. « Hier, dit-elle, j’ai vu l’impératrice et toute la famille royale à Schœnbrun. L’impératrice m’a parlé avec une bonté et une grâce inexprimables. Elle m’a nommé toutes les archiduchesses et les jeunes archiducs. C’est la plus belle chose que cette famille. Il y a la fille de l’empereur, arrière-petite-fille du roi de France; elle a douze ans, elle est belle comme un ange. L’impératrice m’a recommandé d’écrire en France que je l’avais vue, cette petite, et que je la trouvais belle... » Cette jeune archiduchesse, c’était Marie-Antoinette ! Il n’aurait plus manqué à la voyageuse que de pousser jusqu’à Saint-Pétersbourg, où elle était désirée et où elle eût été certes reçue par Catherine avec tous les honneurs dus à son importance. Quant à Berlin, Mme Geoffrin ne veut point absolument entendre parler de passer par là. Elle a la haine de Frédéric II, et elle trace même de lui un portrait plein de boutades comiques et violentes qui ne seraient pas toutes dénuées de finesse, si elles n’allaient aboutir à ce mot bizarre : qu’on « ne parlera plus du roi de Prusse dans cinquante ans. » Et pourtant, Mme Geoffrin n’a pas vu juste, on en parle encore ! Que se passa-t-il pendant ce voyage dont le seul but était Varsovie, dont l’unique objet était de revoir Stanislas-Auguste? Voilà le mystère. La vérité est que ce grand voyage est le point culminant ou la dernière heure favorable de cette liaison. Mme Geoffrin est dans son triomphe de vanité, et la bonne dame, qui s’est déjà affublée du nom de « reine de Saba, » se prend pour la « reine Trébisonde » à Vienne ! A ce moment encore Stanislas-Auguste peut se faire illusion sur sa royauté. A partir de cette heure, on dirait que tout change, que les affaires du roi de Pologne, comme les sentimens de Mme Geoffrin, entrent dans une phase nouvelle, dans une crise dont ces lettres sont l’expression survivante et quelquefois émouvante.

Assurément la fortune n’a eu que de courts et pâles sourires pour cet élu du trône destiné à être le dernier roi de Pologne. Si les épreuves ne l’ont pas assailli dès le premier jour, elles ne tardent