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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/283

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pour nous conseiller nous-mêmes, ni assez de courage pour remédier à notre sort... Nous n’avons rien sur quoi nous puissions compter, ni conseil, ni augmentation de forces, ni forteresses, ni garnisons, ni frontières à l’abri d’insultes, ni armée pour notre défense. Disons-le hardiment, le royaume est semblable à une maison ouverte, à une habitation délabrée par les vents, à un édifice sans possesseur et prêt à s’écrouler sur ses fondemens ébranlés... » L’extérieur est toujours brillant; sous ces dehors de somptuosité, de chevalerie guerrière, de civilisation décevante, les deux grands maux croissans sont l’anarchie intérieure des partis appelant l’étranger, et l’étranger attisant l’anarchie pour en profiter, pour enfoncer plus avant l’épée qu’il tient sur le cœur d’un peuple.

Toujours ballotté entre les factions en armes et les interventions de la Russie, de la Prusse, que peut ce roi de la veille couronné par une trompeuse unanimité? « Son sort, a dit M. de Ségur, fut d’être tyrannisé par son peuple et par ses voisins. Comme il avait peu d’énergie et beaucoup de lumières, son esprit clairvoyant ne lui servit jamais qu’à prévoir ses malheurs sans pouvoir s’en garantir. » Si de concert avec ses oncles, les princes Czartoryski, il veut abolir le liberum veto, cet instrument redoutable de dissolution, la Russie et la Prusse s’y opposent, elles appellent cela maintenir la liberté de la Pologne, et elles trouvent des complices parmi les Polonais. Si les puissances réclament pour les dissidens, et si l’on soumet à une diète une législation plus tolérante, les passions religieuses s’enflamment, on court aux armes. Les confédérations répondent aux interventions étrangères, les invasions nouvelles aux confédérations. Tout tourne contre le malheureux roi, et bientôt le jour vient même où il n’est plus en sûreté à Varsovie. Un soir il est enlevé au moment où il sort de chez le grand-chancelier, un de ses heiduques est tué auprès de lui, il est lui-même blessé, traîné à coups de plat de sabre hors de la ville, conduit dans la forêt de Bislany, et il n’échappe que parce qu’un bruit de chevaux effraie les conjurés, dont l’un l’aide à se sauver. Ainsi marchent les choses jusqu’à ce que le destin s’accomplisse par un premier démembrement qui aggrave le fardeau de cette royauté impuissante et prépare de nouveaux démembremens. C’est à travers les péripéties de ce règne, au moins pendant dix ans, que se poursuit cette correspondance, où se reflètent les événemens, où Mme Geoffrin, sans cesser d’être toute à son roi, ne laisse pas de montrer ses variations d’humeur, et où Stanislas-Auguste lui-même, le personnage le moins connu, se révèle dans sa vérité, dans l’originalité d’une nature mobile, généreuse et faible.

Au premier abord, et même à part les excentricités de tendresse