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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/281

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Suède à Oranienbaum, est trahi par un petit chien de Bologne qui devient « fou de joie » en le voyant, tandis qu’il se met à aboyer contre le comte Horn. La politique avait séparé les deux amans, et Stanislas Poniatowski brusquement rappelé, sentant l’ambition grandir par l’amour, était allé se jeter dans les luttes de son pays, tandis que Catherine, par la mort de la vieille tsarine Elisabeth, puis par la révolution de 1762, où disparaissait Pierre IIÎ son mari, était devenue impératrice unique et toute-puissante. C’est deux ans après, en 1764, que la succession de Pologne s’était ouverte par la mort du dernier roi saxon.

Catherine cédait-elle à une fantaisie de femme en voulant donner une couronne ;’celui qu’elle avait aimé? Sentait-elle encore quelque étincelle d’un feu mal éteint, ou bien comptait-elle tout simplement avoir en Poniatowski un instrument commode et flexible pour ses desseins sur la Pologne? Rulhière a dit : « Les femmes voyaient avec plaisir qu’une femme, à peine parvenue au trône, eût employé sa puissance à donner à son amant un royaume voisin de son empire... Les plus habiles politiques ne s’alarmaient pas encore des desseins ambitieux de Catherine parce qu’ils ne supposaient dans sa conduite que le délire d’une amante. Les plus prévoyans comme les plus timides imaginaient seulement que les deux amans allaient gouverner de concert deux nations naturellement ennemies, mais cette passion, devenue l’entretien de l’Europe entière, n’existait plus. » Elle n’était plus certainement pour Catherine qu’un souvenir agréable qui ne l’embarrassait pas. Ce qu’il y a de curieux, c’est de suivre la trace que cette passion avait laissée dans l’âme impressionnable et vive de Stanislas Poniatowski, même après son élévation et après bien des déceptions. Il ne pouvait songer au temps passé sans une secrète émotion, sans une illusion obstinée et inavouée. « On était bien bon, écrivait-il à Mme Geoffrin, et on le serait encore, si, comme vous disiez une fois, on avait un mentor. Et il était un temps où l’on en convenait ingénument en disant : Je sens l’empire qu’a sur moi ce que j’aime. Que Dieu vous conserve toujours à moi, J’en vaudrai mieux ! Je lui ai entendu dire cela, et cela était bien exactement vrai. Si je vous parlais, je vous dirais des choses qui vous en convaincraient. Sa réputation m’est encore chère. J’aimerais presque mieux qu’elle n’eût des torts qu’avec moi et point vis-à-vis du public. Quel regret de voir un bel ouvrage du créateur se gâter, se détraquer! Mais chut! en voilà peut-être trop... » Et le malheureux revient plus d’une fois avec mélancolie sur ce qu’on dit, sur ce qu’on pense « là-bas, là-bas! » Là-bas, là-bas, c’est Saint-Pétersbourg, où bien des choses sont changées et changent tous les jours. Stanislas Poniatowski ne peut s’y résigner. Il aurait voulu revoir Catherine,