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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/278

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qu’on appelle la « charité bien ordonnée » ne commence pas toujours par les autres, et que cette « humeur donnante, » si active, si ingénieusement déployée, doit être pour quelque chose dans une fortune mondaine si singulière.

Une autre raison de cet ascendant si patiemment conquis par Mme Geoffrin dans le plus brillant des mondes, c’est que sans être savante ni instruite, sans savoir même l’orthographe, comme elle le dit, elle a néanmoins autant de jugement que d’esprit. Esprit et jugement ne sont pas le fruit de l’étude, ils sont le résultat de l’expérience pratique, d’une sagacité et d’une justesse naturelles. Elle n’est certes pas de force, quand elle s’en mêle, à déchiffrer un Frédéric II; elle sait très bien pénétrer les hommes qui ne dépassent pas sa sphère, saisir chez eux le trait distinctif, démêler pourquoi Diderot ne réussit pas à la cour de Russie et pourquoi au contraire Grimm doit réussir. « Diderot, dit-elle, n’a ni finesse pour apercevoir ni la délicatesse de tact de Grimm... Diderot est toujours en lui-même et ne voit rien dans les autres que ce qui est relatif à lui. C’est un homme de beaucoup d’esprit, mais dont la nature et la tournure ne le rendent bon à rien, et plus que cela, le rendraient très dangereux dans quelque emploi qu’il fût. Grimm est tout le contraire... » La langue devient ce qu’elle peut, le jugement est juste. L’esprit de Mme « Geoffrin n’a rien de littéraire; c’est l’esprit de conversation, d’observation, qui, au courant d’une lettre, s’aiguise parfois dans ces mots à la Franklin : « l’économie est la source de l’indépendance et de la liberté, » ou bien a il ne faut pas laisser croître l’herbe sur le chemin de l’amitié, — il faut faire commodément ce qu’on veut faire tous les jours, — ce n’est pas ce que l’on sait qui nous fait agir, c’est ce que l’on sent. »

L’originalité de Mme Geoffrin est dans ce mélange d’esprit naturel, de sagacité, d’humeur bienfaisante, d’habileté pratique dont le dernier mot est une raison imperturbable. D’autres ont la passion, la flamme, l’imagination, et, selon le mot de Mme Geoffrin elle-même, gravissent les montagnes; elle aime, quant à elle, le « terrain uni » au moral comme pour sa promenade. Elle représente au XVIIIe siècle la raison même, la raison toute simple, la raison dans la vie de tous les jours comme dans le langage. Elle est tout le contraire d’une de ses brillantes contemporaines qui écrit d’un ton leste : « Je vous ai dit que je n’entendais rien à l’art qu’on met dans la conduite. » Mme Geoffrin, elle, sait se conduire, elle sait même conduire les autres, et c’est Horace Walpole qui la résume tout entière en écrivant à lady Harvey : « Mme Geoffrin est venue l’autre soir et s’est assise deux heures durant à mon chevet. J’aurais juré que c’était milady Harvey, tant elle fut pleine de bonté pour moi. Et