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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/230

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personnel a beau jeu quand il se trouve en présence d’un peuple sujet à s’embarrasser dans ses réflexions et à s’égarer dans ses incertitudes. — « Frédéric Ier en érigeant la Prusse en royaume, avait par cette vaine grandeur, écrivait le grand Frédéric, mis un germe d’ambition dans sa postérité qui devait fructifier tôt ou tard. La monarchie qu’il avait laissée à ses descendans était, s’il m’est permis de m’exprimer ainsi, une espèce d’hermaphrodite, qui tenait plus de l’électorat que du royaume. Il y avait de la gloire à décider cet être. » L’expression est pittoresque et typique, et l’on peut dire que telle est la fonction du gouvernement personnel en Allemagne, il est appelé fort souvent à décider cet être. Le même Frédéric II, écrivant à Voltaire, définissait l’Allemagne « une nation qui n’a que des passions ébauchées. » Il entendait par là des passions confuses, et, quand un peuple a des passions confuses, rien n’égale l’ascendant qu’exercent sur lui les hommes qui ont les idées claires. De ces hommes-là, l’Allemagne en produit toujours la quantité nécessaire à sa consommation, et il faut ajouter que l’Allemand qui voit clair, s’il s’appelle Frédéric II ou M. de Bismarck, voit souvent plus clair et plus loin que tout le monde.

L’histoire contemporaine témoigne que les peuples de l’empire germanique se contentent de demander à leur gouvernement de partager leurs passions, et qu’après cela ils s’en remettent à lui du soin de régler leur destinée. Ils sont tentés quelquefois de protester contre ses décisions, mais en y réfléchissant, et ils réfléchissent beaucoup, ils finissent par reconnaître que leur maître avait raison, que ses conseils sont pleins d’équité et de sagesse, et que ce qu’on leur donne vaut encore mieux que ce qu’ils avaient osé désirer. C’est un Allemand sans contredit que le héros de ce beau conte que Goethe a intitulé les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister, et dans lequel il a répandu à pleines mains les grâces tour à tour familièrement olympiennes ou noblement bourgeoises de son grand et incomparable esprit. Cet apprenti de la vie, qui se nomme Wilhelm, part un matin de chez lui et court le monde pour se chercher, et à la fin du livre on n’est pas bien certain qu’il se soit trouvé. Il rencontre en chemin des hommes qui savent ce qu’ils veulent, un Laerte, un Serlo, un Jarno, et ces hommes prennent sur lui un empire contre lequel il ne songe pas longtemps à se défendre; mais à peine suit-il une piste, une autre se présente, et ses voies se brouillent comme ses désirs. Il a le cœur aussi partagé que l’esprit. Il aime presque également la sentimentale Marianne, la provocante Philine, une comtesse rêveuse et passionnée, le mystère et les silences de Mignon, la sage Thérèse et la noble Nathalie. Un Français est certainement très capable d’aimer l’une après l’autre Marianne, Philine, Mignon et deux ou trois comtesses; ce qui est germanique, c’est de les aimer toutes à la fois. — « Son esprit m’a choisie, dit en parlant de Wilhelin la judicieuse Thérèse, son cœur réclame Nathalie, et mon bon sens viendra au