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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/228

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perfidie pour laquelle les gazetiers prussiens allaient tour à tour réclamer vengeance. » Dieu nous garde de demander à Guillaume Ier, empereur d’Allemagne, de se souvenir des obligations que jadis son ancêtre George-Guillaume, électeur de Brandebourg, put avoir à la France, — plus que toute autre chose en ce monde, la reconnaissance est sujette à prescription ; mais, puisque les Allemands se glorifient de leur probité intellectuelle, il est permis de leur demander de respecter toujours l’histoire. Il est beau de ne pas redouter un voisin fort, il est encore plus beau de n’avoir jamais peur de la vérité.

Peut-être l’anonyme, lorsqu’il accuse les Français de fonder leur grandeur sur la faiblesse d’autrui, avait-il en vue une époque plus récente de leur histoire que celle d’Henri II ou de Richelieu; peut-être pensait-il à ce malheureux souverain à qui l’Allemagne a plus d’obligations encore que George-Guillaume n’en avait à Louis XIII, En ce cas, son reproche ne pourrait être pris que pour une sanglante ironie. Étranger aux véritables traditions de la France, cosmopolite par son éducation comme par ses sympathies et ses amitiés, l’empereur Napoléon III a fait tour à tour de la politique anglaise, de la politique italienne, de la politique polonaise, de la politique transatlantique, de la politique humanitaire et même de la politique prussienne; il a fait trop rarement de la politique française, et jamais souverain n’a été plus mal récompensé de la peine qu’il s’était donnée pour avancer les affaires des autres. On a dit de lui qu’il était un homme moderne qui parlait napoléonien; encore ne savait-il qu’imparfaitement cette langue, et il ignorait tout à fait celle d’Henri IV. Qui oserait l’accuser sérieusement d’avoir exigé de ses voisins qu’ils restassent petits? Loin de contrarier leurs ambitions, il les a encouragés à s’agrandir, dans l’espérance qu’ils reconnaîtraient son bon vouloir et lui adjugeraient une indemnité proportionnée aux services qu’il leur rendait par son concours actif ou par sa bienveillante abstention. Pour mener à bonne fin cette politique hasardeuse des indemnités, il aurait fallu une vigilance, une suite dans les desseins, une persévérance de volonté, une promptitude de décision, qui manquaient à celui qu’on a surnommé un rêveur inappliqué. Il y avait assurément du calcul dans sa générosité, mais on ne peut nier qu’il n’y eût souvent de la générosité dans ses calculs, et il faut convenir que ce n’est pas ainsi qu’on entend la politique à Berlin. Cet idéaliste eut le tort de se croire plus habile que les habiles; les occasions se sont présentées à lui, elles ne l’ont pas trouvé prêt, et c’est le seul crime que la fortune ne pardonne pas. A la France seule, il appartient de lui reprocher ses erreurs, dont l’Allemagne a su si bien profiler! « M. de Bismarck, avait-il dit, est le brochet qui mettra les poissons en mouvement, et nous pécherons. » Il s’est trouvé que le brochet était un requin, et que le pêcheur a été mangé. Les requins sont incapables de reconnaissance; autrement ils n’écriraient pas dans leurs brochures ces lignes impitoyables : « Quiconque