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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/220

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à peine supérieur au chiffre normal ne suffit plus à la combustion intérieure dans cet air raréfié. L’état de mon compagnon de route m’en parut la preuve. Affaibli par un saignement de nez qui ne cessa point du Grand-Plateau jusqu’au sommet, il ne comptait sur le Mont-Blanc, après deux heures de repos, que 94 pulsations, tandis que son pouls en bat régulièrement 78. A peine le vent se fut-il levé, léger pourtant, du côté de l’Italie, qu’il éprouva aussitôt une sensation très pénible; tandis que je ne souffrais pas du froid, il en subissait cruellement l’influence, qu’une combustion incomplète ne réussissait pas à combattre, et il lui eût été impossible de prolonger longtemps encore son séjour au sommet.

Tout ce que j’observai de l’état des guides et des porteurs confirme l’idée que le mal des montagnes ne saurait être attribué exclusivement à la raréfaction de l’air. Les porteurs ont un métier très pénible : l’un de ceux qui nous accompagnaient, peu aguerri à la montagne, succombait à la fatigue quand nous atteignîmes le sommet; mais je crois que l’on observerait des effets analogues dans notre atmosphère sur un homme que l’on forcerait à monter chargé une hauteur équivalente à celle du Mont-Blanc. Encore faut-il tenir compte des faux pas et des glissades, qui doublent peut-être la peine. Moins chargés que les porteurs et plus habitués à la montée, les guides étaient beaucoup moins éprouvés; ils ne paraissaient ressentir aucun malaise. A peine arrivé au sommet, Simond Joseph entonna à pleins poumons une tyrolienne dont l’intensité sonore, surprenante à cette hauteur, prouvait assez que le chanteur n’avait en rien la respiration gênée. Je ne crois pas que le voyageur de la première caravane partie avant nous des Grands-Mulets ait eu davantage à souffrir du mal des montagnes. En arrivant au sommet du Mont-Blanc, où il nous avait précédés de trois quarts d’heure, nous le trouvâmes terminant très tranquillement une pipe qu’il avait voulu fumer avant de redescendre; mais M. Ogier est un montagnard exercé, et la dernière partie de l’ascension lui avait seule causé quelque fatigue. Or dans ces conditions l’équilibre se rétablit vite chez un homme vigoureux, et l’organisme reprend bientôt toute liberté de s’adapter aux exigences nouvelles du milieu dans lequel il se trouve placé.

Les expériences délicates qui exigeaient tous mes soins ne me permirent pas d’étendre le champ de mes observations autant que je l’aurais souhaité. Il ne sera pas sans intérêt toutefois de remarquer que pendant la durée entière de notre séjour au sommet du Mont-Blanc le ciel nous parut d’un beau bleu clair, et nullement de ce bleu noir attribué d’habitude par les touristes à l’air des hautes régions.

Il est midi, nous commençons à descendre. La neige est beaucoup