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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/17

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enfin par l’importance du but découvert au terme de tous ces progrès, et qui n’est autre que le bien de l’espèce. A l’origine, les actions sont déclarées bonnes ou mauvaises selon qu’elles affectent le bien-être de la famille ou de la tribu. Peu à peu on voit s’élargir le caractère de ces sentimens, d’abord restreints à l’association la plus étroite. La particularité, très sensible au point de départ, s’efface devant la généralité croissante de cet instinct qui s’étend par degrés de la famille à la tribu, de la tribu à la patrie, à la race, à l’humanité. Mais en acquérant cette généralité, le phénomène n’a pas perdu sa nature : il reste ce qu’il était. La moralité reste l’expression dernière de la sociabilité, la justice est l’accord des actions de chacun avec les intérêts de l’espèce, le droit est le sentiment que chacun a qu’il représente à un certain moment l’intérêt de l’espèce, et que les intérêts individuels doivent plier devant lui, l’espèce ne pouvant subsister que par cette harmonie des besoins de tous et de chacun.

Nous n’avons pas l’intention de réfuter eh détail cette théorie, qui n’est qu’un long enchaînement de suppositions. Des hypothèses aussi arbitraires échappent par leur caractère même à tout effort de dialectique sérieuse. On nous dira toujours : « Qui peut nous empêcher de supposer ce que nous voulons? » A cela, que répondre? Mais pourtant, dans cette reconstruction préhistorique de la morale sociale, que de vagues analogies concluant de l’animal à l’homme ! que de transitions brusques ! que de lacunes restées ouvertes ou arbitrairement remplies ! Y a-t-il un seul de ces degrés si aisément franchis par M. Darwin où l’on ne puisse l’arrêter pour lui demander une preuve, une raison expérimentale quelconque qui lui permette de passer de l’un à l’autre, de l’instinct social au sens moral, ou de l’opinion d’un groupe, d’une tribu, à la conscience d’un devoir ou d’un droit? Par son point de départ, — la lutte des instincts, — la théorie transformiste de la moralité se confond avec celle des matérialistes tels que Moleschott ou Büchner; à son point d’arrivée, — le bien de l’espèce, — elle rejoint la doctrine utilitaire de Stuart Mill. L’originalité propre de cette théorie est dans la liaison et l’enchaînement des hypothèses qui nous conduisent d’un simple fait physiologique au concept de la moralité; mais aucune de ces hypothèses n’apporte ses titres avec elle. Les raisonnemens de M. Darwin ont pour type unique celui-ci : « les choses ont dû se passer ainsi, » ou bien « il est possible que les choses se soient passées ainsi. » A quoi se prendre dans un tissu si lâche de possibilités tressées entre elles par le bon plaisir d’un très ingénieux auteur, pour la plus grande gloire et la justification d’une idée préconçue?

Mais enfin, sans discuter la méthode elle-même, nous pouvons nous demander si c’est bien là l’image exacte de la vie humaine, le