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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/154

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J’ai passé une vie bien douce et bien heureuse dans cette maison bénie. Tous m’aimaient, les serviteurs étaient doux et pleins d’égards pour moi, les enfans, devenus grands, m’adoraient et me disaient les choses les plus tendres et les plus flatteuses, mes maîtres avaient réellement de l’estime pour mon caractère et déclaraient que mon affection n’avait jamais eu pour mobile la gourmandise ni aucune passion basse. J’aimais leur société, et, devenu vieux, moins démonstratif par conséquent, je leur témoignais mon amitié en dormant à leurs pieds ou à leur porte quand ils avaient oublié de me l’ouvrir. J’étais d’une discrétion et d’un savoir-vivre irréprochables, bien que très indépendant et nullement surveillé. Jamais je ne grattai à une porte, jamais je ne fis entendre de gémissemens importuns. Quand je sentis les premiers rhumatismes, on me traita comme une personne. Chaque soir, mon maître m’enveloppait dans mon tapis; s’il tardait un peu à y songer, je me plantais prés de lui en le regardant, mais sans le tirailler ni l’ennuyer de mes obsessions.

La seule chose que j’aie à me reprocher dans mon existence canine, c’est mon peu de bienveillance pour les autres chiens. Était-ce pressentiment de ma prochaine séparation d’espèce, était-ce crainte de retarder ma promotion à un grade plus élevé, qui me faisait haïr leurs grossièretés et leurs vices? Redoutais-je de redevenir trop chien dans leur société, avais-je l’orgueil du mépris pour leur infériorité intellectuelle et morale? Je les ai cruellement houspillés toute ma vie, et on déclara souvent que j’étais terriblement méchant avec mes semblables. Pourtant je dois dire à ma décharge que je ne fis jamais de mal aux faibles et aux petits. Je m’attaquais aux plus gros et aux plus forts avec une audace héroïque. Je revenais harassé, couvert de blessures, et, à peine guéri, je recommençais.

J’étais ainsi avec ceux qui ne m’étaient pas présentés. Quand un ami de la maison amenait son chien, on me faisait un discours sérieux en m’engageant à la politesse et en me rappelant les devoirs de l’hospitalité. On me disait son nom, on approchait sa figure de la mienne. On apaisait mes premiers grognemens avec de bonnes paroles qui me rappelaient au respect de moi-même. Alors c’était fini pour toujours, il n’y avait plus de querelles, ni même de provocations; mais je dois dire que sauf Moutonne, la chienne du berger, pour laquelle j’eus toujours une grande amitié et qui me défendait contre les chiens ameutés contre moi, je ne me liai jamais avec aucun animal de mon espèce. Je les trouvais tous trop inférieurs à moi, même les beaux chiens de chasse et les petits chiens savans qui avaient été forcés par les châtimens à maîtriser leurs instincts. Moi, qu’on avait toujours raisonné avec douceur, si j’étais, comme eux, esclave de mes passions à certains égards où je n’avais