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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/149

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dans mon lit, si je le lui permettais; il entend ma voix, il la connaît, il comprend ma parole. En ce moment il sait parfaitement que je parle de lui. Vous pouvez observer le mouvement de ses oreilles.

— Il ne comprend que deux ou trois mots, lui dis-je; quand vous prononcez le mot chien, il tressaille, c’est vrai, mais le développement de votre idée reste pour lui un mystère impénétrable.

— Pas tant que vous croyez ! Il sait qu’il est en cause, il se souvient d’avoir commis une faute, et à chaque instant il me demande du regard si je compte le punir ou l’absoudre. Il a l’intelligence d’un enfant qui ne parle pas encore.

— Il vous plaît de supposer tout cela, parce que vous avez de l’imagination.

— Ce n’est pas de l’imagination que j’ai, c’est de la mémoire.

— Ah! voilà! s’écria-t-on autour de nous. Il prétend se souvenir! Alors, qu’il raconte ses existences antérieures, vite! nous écoutons.

— Ce serait, répondit M. Lechien, une interminable histoire, et des plus confuses, car je n’ai pas la prétention de me souvenir de tout, du commencement du monde jusqu’à aujourd’hui. La mort a cela d’excellent qu’elle brise le lien entre l’existence qui finit et celle qui lui succède. Elle étend un nuage épais où le moi s’évanouit pour se transformer sans que nous ayons conscience de l’opération. Moi qui par exception, à ce qu’il paraît, ai conservé un peu la mémoire du passé, je n’ai pas de notions assez nettes pour mettre de l’ordre dans mes souvenirs. Je ne saurais vous dire si j’ai suivi l’échelle de progression régulièrement sans franchir quelques degrés, ni si j’ai recommencé plusieurs fois les diverses stations de ma métempsycose. Cela, vraiment, je ne le sais pas, mais j’ai dans l’esprit des images vives et soudaines qui me font apparaître certains milieux traversés par moi à une époque qu’il m’est impossible de déterminer, et alors je retrouve les émotions et les sensations que j’ai éprouvées dans ce temps-là. Par exemple, je me retrace depuis peu une certaine rivière où j’ai été poisson. Quel poisson? Je ne sais pas! Une truite peut-être, car je me rappelle mon horreur pour les eaux troublées et mon ardeur incessante à remonter les courans. Je ressens encore l’impression délicieuse du soleil traçant des filets déliés ou des arabesques de diamans mobiles sur les flots brisés. Il y avait,... je ne sais où! — les choses alors n’avaient pas de nom pour moi, — une cascade charmante où la lune se jouait en fusées d’argent. Je passais là des heures entières à lutter contre le flot qui me repoussait. Le jour, il y avait sur le rivage des mouches d’or et d’émeraude qui voltigeaient sur les herbes et que je saisissais avec une merveilleuse adresse, me faisant de cette chasse un jeu folâtre plutôt qu’une satisfaction de voracité.