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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/134

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je ne l’ai jamais vue si belle; les grains sont mûrs, les prairies sont fauchées; je retourne à Hlidarende, je ne partirai pas! » En vain son frère lui représentait-il les dangers qu’en restant il allait courir : « Je ne partirai pas, répéta-t-il, et je souhaiterais que tu fisses de même. — Non, reprit Kolskeg; je ne violerai pas ma parole; fais mes adieux à mes parens et à ma mère, car je ne reverrai plus l’Islande; puisque tu vas mourir, je n’y reviendrai pas. »

Ce qui suit est facile à prévoir : Gunnar va succomber sous les coups de ses ennemis, dont sa femme est complice. Quarante d’entre eux l’assiègent dans sa propre maison; au milieu de sa défense héroïque et après qu’il en a tué ou blessé plusieurs, un d’eux parvient à lui rompre la corde de son arc : « Femme, crie-t-il alors à Halgerda tout en se défendant avec son épée, coupe une tresse de tes cheveux, et toi, ma mère, fais-en vite une corde pour mon arc! — Cela t’est-il bien nécessaire? demande froidement Halgerda. — Ma vie en dépend. — Je te ferai donc souvenir du traitement que de toi je subis naguère; va, peu m’importe que tu puisses ou non te défendre ! — Chacun se rend illustre à sa façon, répondit Gunnar; je ne te prierai pas longtemps. » Ranveig, sa mère, dit : « Vous vous conduisez mal, ma fille, et l’on parlera longtemps de votre déshonneur. » Un ancien chant des îles Féroe ajoute : « Elle pleure, la vieille mère, et dit : Aide-toi, mon fils, avec mes cheveux blancs! — Non, non, ma mère, répond Gunnar; les héros ne me blâmeraient-ils pas d’avoir coupé vos cheveux blancs? »

Nial n’eut pas un autre sort que son ami le généreux Gunnar; assiégé, lui aussi, dans sa maison, quand il vit que son énergique défense était bien inutile et que déjà l’incendie l’enveloppait, il cessa toute résistance et mourut, ayant à ses côtés sa femme et ses enfans.

Tel est en abrégé le cadre complet de la saga de Nial ; l’histoire de deux familles divisées et entraînées vers une ruine sanglante par la perfidie d’une femme en est le véritable sujet; rien que ce récit, compliqué dans le texte de beaucoup d’épisodes que nous n’avons pu rappeler, nous serait déjà fort instructif en nous faisant pénétrer dans les mœurs de peuples alors très marquans dans le monde, car il ne faut pas oublier qu’il s’agit de la même race qui compte aux Xe et XIe siècles, avec les Scandinaves, colons de l’Islande, du Groenland et de l’Amérique, les Varègues de Russie, les Saxons et Danois d’Angleterre, les Northmans de France et d’Italie. La rudesse est tout d’abord le trait qui domine; cependant l’influence singulière des femmes marque déjà sans doute une aptitude réelle à une prompte civilisation. Ce n’est pas d’ailleurs uniquement le tableau de tant de violences que nous offre la saga de Nial. Les nombreuses querelles engagées par les haines