Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/130

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


et irrémédiable, celle où nous voyons le mariage institué fortement, et la femme en possession d’une influence que ses talens ou ses passions peuvent tantôt exagérer et tantôt faire légitimement valoir? Sans doute la coutume de la composition ou du wehrgeld, dont ces premiers épisodes nous montrent déjà le fréquent usage, est la marque d’un état social très imparfait, puisqu’il n’imprime à la peine aucun caractère moral. Il faut noter cependant que par ce trait déjà la société islandaise se rattache à tout un âge de la civilisation germanique, pour laquelle le wehrgeld a été une étape vers un progrès meilleur, et une première tentative, quoique informe et grossière, pour obtenir un ordre quelconque et un commencement de loi. Il y a ici d’ailleurs autre chose que le dédommagement du tort causé par un meurtre; la loi intervient en beaucoup de cas pour exercer une véritable répression au nom de la justice offensée : il y a des tribunaux pour punir. Ces tribunaux, il est vrai, ont bien quelque peine à faire accepter leur juridiction, à laquelle les coupables tentent d’échapper, souvent avec succès, par la ruse ou par de nouvelles violences; mais ils subsistent comme une représentation de l’intérêt commun, qu’ils seront chaque jour plus aptes à défendre, parce qu’ils s’appuient, comme on peut s’en convaincre si on en étudie la procédure, sur quelques-unes des principales règles du droit, bien comprises et heureusement appliquées. La saga de Nial en offrira beaucoup de témoignages dans la suite de ses récits et au milieu des complications de toute sorte que va enfanter la troisième union d’Halgerda.

Gunnar, fils d’Amund, habitait à Hlidarende, vers la côte sud-ouest de l’Islande. Gunnar était grand et fort, très habile aux exercices du corps et des armes : hardi viking, il savait frapper de l’épée et jeter le javelot aussi bien de la main gauche que de la main droite. Lorsqu’il lançait un glaive en l’air pour le recevoir et le lancer encore, c’était avec une rapidité telle qu’il semblait qu’il y en eût toujours trois ensemble au-dessus de sa tête. Excellent archer, il ne manquait jamais le but. Tout armé, il sautait plus haut que sa hauteur, aussi loin en arrière qu’en avant. Il nageait comme un chien de mer et n’avait de rival à aucun jeu; physionomie agréable d’ailleurs, nez fort, œil bleu et vif, joues colorées, chevelure épaisse et bien tombante. Il était instruit, actif, doux et patient, fidèle à ses amis, attentif à les choisir; il jouissait avec cela d’une fortune considérable.

Non loin de là, à Bergthorshvol, habitait Nial, fils de Thorgeir, fils de Thorolf. Il était riche et beau de visage, mais sans barbe. Comme habile juriste, il n’avait pas son pareil. Avisé et perspicace, d’utile conseil et prompt à obliger, quiconque le consultait dans l’embarras trouvait en lui un sauveur. Sa femme, Bergthora, était