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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/129

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une seconde fois. — Yeux-tu dire que Thorvald est mort ? — Oui, et maintenant songe à ma sûreté. — J’y songe. Va-t’en vers le Biörnsfiord, chez mon parent Svan. Il te recevra à bras ouverts, et il est assez puissant pour que personne n’aille te chercher là. »

Tel est le premier mariage d’Halgerda; le second commence en de tout autres circonstances pour finir de même ou plus tragiquement encore. Elle est recherchée de nouveau pour sa beauté et malgré de fâcheux pressentimens. Elle paraît à la réunion de famille, et la saga décrit avec soin son costume : manteau bleu, jupe rouge, ceinture aux boucles d’argent et longs cheveux épars; elle s’engage cette fois de son plein gré, elle aime, et les premiers temps de son mariage sont heureux : la naissance d’une fille en est le gage. Pourtant le père nourricier Thiostolf, d’abord éloigné, reparaît; elle obtient qu’on l’admette, sauf à lui ordonner, il est vrai, de se tenir d’abord à l’écart. Ce n’en est pas moins à son sujet que s’engagent bientôt entre les deux époux maintes disputes, dans une desquelles Halgerda reçoit de son second mari un outrage. — Il la frappa de sa main au visage, dit la saga; Halgerda l’aimait, elle resta désespérée et toute en pleurs. Thiostolf se présenta : « Ne me venge pas, dit-elle, ne te mêle pas de nos affaires! » Lui s’en alla, grinçant de dépit. — On prévoit ce qui doit arriver; un jour que Thiostolf et le mari d’Halgerda sont ensemble dans la montagne à la recherche du bétail égaré, ils se querellent, et le père nourricier commet un nouveau meurtre. Cela fait, il retourne vers Halgerda ; « Je ne sais ce que tu en penseras, dit-il, je l’ai tué. — C’est toi qui as fait le coup? — C’est moi. » Elle sourit amèrement, et dit : « Certes tu n’es pas le dernier au jeu ! — Maintenant, demanda-t-il, quel est le plus sûr parti pour moi? — C’est d’aller chez Hrut, le frère de mon père : il saura te recevoir. — Je ne sais trop si l’avis est bon, mais n’importe, je suivrai ton conseil. » Il monta aussitôt à cheval, et arriva cette nuit même chez Hrut, qui le tua... Le frère du mort vint ensuite demander à Hauskuld de lui payer une somme pour ce meurtre; Hauskuld lui fit des présens, et ils se séparèrent bons amis.

Assurément voilà de rudes peintures, auxquelles ne manquent parfois ni la vigueur du trait, ni l’énergie de l’expression. Nous sommes en présence de mœurs violentes, qui comptent pour peu la vie humaine. La femme que l’auteur de la chronique met en scène, la femme dont la beauté fascine et tue, offre un type vraiment barbare, une physionomie sinistre, que tempère toutefois ce qu’on devine, dans le second récit, de sa propre douleur; on prévoit les malheurs qui vont se multiplier autour d’elle, et cela sans que le narrateur nous l’ait représentée, selon le modèle antique, comme victime d’une fatalité extérieure. Est-ce pourtant une barbarie obscure