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Page:Revue des Deux Mondes - 1875 - tome 12.djvu/128

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sans cesse, d’une façon qui paraissait étrange aux assistans. La fête s’acheva. Hauskuld ne fit pas attendre le paiement de la dot de sa fille ; il dit à Hrut, son frère : « Ne ferai-je point quelques présens en plus? » Hrut lui répondit : « Non, cela suffit maintenant; le jour pourra venir où tu auras encore à payer au sujet d’Halgerda. »

Thorvald partit après la noce pour retourner chez lui avec sa jeune femme; le soir, Halgerda s’assit auprès de lui, mais elle fit placer Thiostolf de l’autre côté près d’elle. Thiostolf et Thorvald échangèrent peu de paroles ensemble cet hiver-là.

Halgerda était à la fois prodigue et câpre : il lui fallait tout ce qu’elle voyait aux autres dans le voisinage, et tout ce qu’elle avait entre ses mains, elle le gaspillait. Aussi, quand vint le printemps, les provisions manquèrent. Halgerda vint à Thorvald et lui dit : « Il ne s’agit pas de rester ainsi tranquille dans ta maison, car voici que la farine et le poisson sec font défaut. — Je n’ai pas, répondit Thorvald, fait la provision moindre cette année, et elle a toujours suffi jusqu’à l’été. — Qu’y puis-je faire, reprit-elle, si vous viviez, ton père et toi, comme deux ladres? » Thorvald irrité la frappa rudement au visage, puis il appela ses hommes, et ils s’en allèrent aux îles chercher du poisson sec et de la farine. Pendant ce temps Halgerda s’assit devant sa porte; elle paraissait fort abattue. Quand vint Thiostolf, il remarqua les traces que portait son visage : « Qui t’a fait ce mauvais coup? dit-il. — Mon mari, et tu n’étais pas là pour me secourir; peut-être d’ailleurs n’as-tu nul souci de moi! — Je ne savais rien de cela, reprit-il, mais je vais te venger. » Il courut aussitôt au rivage et prit un bateau à six rames. Il avait en main sa grande hache à la poignée de fer. Arrivé aux îles, il y trouva Thorvald occupé à charger les provisions que ses gens lui apportaient; il sauta dans son bateau, mit la main avec lui au travail, et, après un moment : « Tu ne vas ni vite ni bien à la besogne, dit-il. — Crois-tu faire mieux? dit Thorvald. — Il y a du moins une chose que je ferai mieux. Mal mariée est la femme que tu as prise, et il est temps que je vous sépare. » En entendant ces mots, Thorvald saisit un couteau de pêche; mais Thiostolf avait levé sa hache qui, en retombant, déchira le bras et fit tomber l’arme. D’un second coup de hache, il frappa la tête de Thorvald, qui expira. Tout aussitôt Thiostolf se pencha hors du bateau, en défonça deux planches, et sauta sur sa barque. Au moment où les hommes de Thorvald arrivaient, la sombre mer avait englouti l’esquif et le cadavre; ils comprirent bien ce qui s’était passé, mais Thiostolf s’éloignait à force de rames sous leurs malédictions. Quand il revint en brandissant sa hache, Halgerda était assise au dehors : « Ton arme est sanglante, dit-elle; qu’as-tu fait? — J’ai fait de telle sorte que tu seras mariée