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mêmes seront ébranlés, où Dieu semblera livrer ses enfans à l’adversaire. L’église sans prêtres est l’église veuve annoncée par Daniel pour les derniers jours du monde. » — Le raskol arrivait ainsi par une nouvelle route, par la théologie, à cette croyance à l’approche de la fin du monde et au règne de l’antechrist, où nous l’avons déjà vu parvenir par un autre chemin, par son aversion des réformes de l’église et de l’état. Le règne de l’antechrist a commencé, c’est là la doctrine fondamentale du raskol et surtout de la bezpopovstchine. A la clarté de ce nouveau dogme, toutes les contradictions des sans-prêtres s’expliquent et se justifient. On voit pourquoi il n’y a plus de sacerdoce, plus de mariage, plus de famille. A quoi bon s’unir à une femme, à quoi bon contribuer à la propagation de la race humaine, lorsque la trompette de l’ange va sonner la fin de l’humanité ?

L’approche de la fin du monde était annoncée dès avant Pierre le Grand, et tous ceux qui l’ont proclamée ne sont pas encore las de l’attendre. Comme les chrétiens d’Occident à d’autres époques, les raskolniks savent expliquer le retard de l’heure marquée et ne se désabusent point. Pour beaucoup, le règne de l’antechrist est devenu une sorte d’ère ou de période qui peut durer des siècles, c’est une des trois grandes époques de l’existence religieuse de l’humanité, et de même que les deux autres, de même que celles de l’ancienne et de la nouvelle loi, elle a sa loi propre qui abroge les précédentes. Les raskolniks, les bezpopovtsy mêmes sont du reste loin d’être tous d’accord sur l’antechrist. La plupart admettent son règne, mais, autant qu’on en peut juger, ils l’entendent de façons fort diverses. Pour les popovtsy, les vieux-croyans qui gardent un sacerdoce, et pour les plus modérés des sans-prêtres, le règne de l’antechrist est spirituel, invisible ; c’est à leur insu et malgré eux que l’état et l’église officielle servent de ministres à l’enfer. Pour la gauche du schisme, pour les sectes extrêmes de la bezpopovstchine, c’est matériellement, d’une manière corporelle et palpable, que l’antechrist règne dans le monde. Comme nous l’avons vu, c’est lui qui depuis Pierre le Grand est assis sur le trône des tsars, et c’est son sanhédrin qui siège sous le nom de saint-synode. La différence, secondaire au point de vue théologique, est considérable au point de vue politique. Avec les sectes qui le regardent comme un égaré et un aveugle, l’état peut encore trouver une base d’entente, un modus vivendi ; avec celles qui le considèrent comme une incarnation diabolique il n’y a ni paix ni trêve possible.

La croyance au règne de l’antechrist devait, chez d’ignorans paysans, engendrer les aberrations les plus singulières. Le monde étant soumis à « Satan, fils de Belzébuth (Veelzévoulovitch), » tout contact avec lui était une souillure, toute soumission à ses lois une