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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/975

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REVUE. — CHRONIQUE.

une carrière plus brillante que M. Beulé, celui que Sainte-Beuve appelait autrefois « l’heureux Beulé, » Tout lui avait souri, tout avait servi à sa fortune, l’archéologie, l’histoire, les arts, le talent littéraire, une habileté qui savait saisir les occasions. La politique l’a fait député et ministre au 24 mai. En un instant, la mort a brisé cette existence, qui pouvait produire encore tant d’œuvres de mérite et réaliser toutes les espérances que son talent, ses brillans débuts, devaient faire concevoir.

Un spectacle singulier s’offre en Allemagne, Certes la fortune a dépassé par ses faveurs tout ce que pouvait rêver l’orgueil teuton. Les Allemands ont la gloire des armes, les conquêtes qu’ils ont voulu garder, l’argent qu’ils ont réclamé, la puissance que donnent les succès les plus prodigieux, l’unité nationale ou impériale créée par les événemens les plus inattendus. Les hommes qui régnent et gouvernent à Berlin sont les premiers à se vanter d’être les arbitres de l’Europe, de disposer de toutes les alliances, de nouer des combinaisons avec Saint-Pétersbourg, Vienne ou Bome. Qui donc conteste ces étonnantes transformations ? qui menace le nouvel empire ? Et pourtant cet extérieur de puissance semble cacher d’intimes malaises. On dirait que cette politique allemande si heureuse, si comblée de succès, n’est pas tranquille, qu’elle a une sorte de sentiment secret des luttes et des embarras qu’elle s’est préparés. Elle se réduit à un état de tension inquiète et permanente. M. de Moltke n’est pas le seul à prétendre que l’Allemagne est condamnée à défendre pendant un demi-siècle les conquêtes qu’elle a faites en six mois. Ce que M. de Moltke disait au point de vue militaire, un membre du Reichstag, M. de Sybel, le répète d’une manière plus générale dans une lettre à ses électeurs de Marburg. À entendre M. de Sybel, l’Allemagne n’est pas en position de désarmer de sitôt. Il s’écoulera bien du temps « avant que l’Europe se soit habituée au nouvel état de choses, avant que les ennemis extérieurs et intérieurs de l’empire allemand aient compris l’inutilité de leurs efforts. » Jusque-là il faut s’attendre à vivre « dans une période de luttes où chaque faux pas peut devenir fatal. » Jusque-là il faut donner sans compter à l’État tous les moyens nécessaires à sa victoire, et désarmer des adversaires dont « le triomphe marquerait la fin de la liberté intellectuelle en Europe et la ruine de l’empire allemand, » La lettre de M. de Sybel est en un mot un manifeste de guerre contre l’adversaire extérieur, cela va sans dire, — et aussi contre l’ennemi intérieur, l’église catholique. C’est là ce que le député de Marburg appelle « le point brûlant » de la politique allemande. Le tableau n’est point en vérité des plus rassurans. Tout cela signifie que l’Allemagne se sent agitée, et, comme si ce malaise devait prendre une forme personnelle et sensible, l’homme par qui la politique allemande vit et poursuit son œuvre depuis bien des années, M. de Bismarck est lui-même malade. Cette organisation vigoureuse, altière et irritable a fini par être atteinte en plein combat. Le chancelier de