Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/972

Cette page a été validée par deux contributeurs.
966
REVUE DES DEUX MONDES.

en assurant qu’il ne voulait pas faire de politique, dans un discours adressé à une réunion des sociétés savantes de France. « Les constitutions passent, disait-il, les peuples restent. Les institutions politiques peuvent tomber, quand la nation qui leur survit est fière de ses traditions et jalouse de sa gloire, ces catastrophes ne l’ébranlent pas pour longtemps ; après de courtes hésitations, elle reprend bientôt possession d’elle-même, et elle retrouve dans le travail, dans la concorde et dans la paix les instrumens nécessaires de sa régénération… Travaillez donc avec confiance… » Voilà du moins un langage élevé, cordial, bon à faire entendre partout, s’adressant à tous les esprits sincères, à toutes les bonnes volontés patriotiques.

Le gouvernement qui a été décrété au mois de novembre dernier n’a point de sens, ou il a été précisément créé pour répondre à cet instinct public, à ces besoins de conciliation et de paix, pour donner au pays une certaine sécurité, une certaine stabilité, non par le triomphe de l’esprit de parti, mais par l’accord de toutes les opinions modératrices. Qu’on ait voulu ou qu’on n’ait pas voulu lui donner ce caractère en l’instituant, c’est sa destination nécessaire, et plus il tend à s’en rapprocher, plus les partis exclusifs lui témoignent de dépit et d’hostilité. Si ces partis ont cru faire autre chose, ils se sont trompés ; ce n’est ni par eux ni pour eux que le gouvernement peut et doit exister, et M. le maréchal de Mac-Mahon l’a bien senti lorsqu’il a dit lui-même et fait répéter récemment encore qu’il n’a d’engagement avec personne, si ce n’est avec le pays, qu’il veut gouverner « avec les modérés de tous les partis. » C’est qu’en effet ce gouvernement fondé pour sept ans ne peut être qu’un gouvernement de concordat et de trêve pour rester un pouvoir d’équité et de sécurité. Les sollicitations de l’instinct public, la force des choses, les hostilités même des partis extrêmes, lui tracent les conditions de large conciliation qui sont sa raison d’être et sa force. Le ministère a mis quelque temps à se décider ou du moins à préciser sa pensée, sans doute par des considérations parlementaires, pour ménager sa majorité. Aujourd’hui, sous peine de laisser disparaître le caractère et l’autorité du pouvoir qu’il représente, il est obligé d’y arriver, et le voilà avertissant les journaux d’avoir à mettre de la mesure dans leurs discussions, adressant, par l’organe de M. le ministre de la justice, une circulaire aux procureurs-généraux pour leur faire un devoir de surveiller les polémiques qui tendraient à mettre en doute la loi de prorogation du 20 novembre. Pour le gouvernement, la loi de novembre « a lié l’assemblée et lié le pays par une résolution incommutable ; » elle a placé « les pouvoirs du maréchal et leur durée au-dessus de toute contestation, » de sorte que cette contestation devient un délit qui doit être réprimé. La loi du 20 novembre a « un caractère constitutionnel et obligatoire pour tous. »

L’acte auquel vient de se décider le ministère a une portée sérieuse